Chloe (Riju Go, 2001)

Sur le papier c’est tentant.
Réalisé par Riju Go, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam (pas en tant que réalisateur en tout cas) mais qui a réalisé un film (Elephant Song) écrit par Minorikawa Osamu (le réalisateur du très beau Life can be so wonderful), sans doute un type bien quoi. Avec un casting des plus alléchants, rassemblant Nagase Masatoshi, Matsuda Miyuki et Tsukamoto Shinya. Photographié par Shinoda Noboru, excellent chef opérateur de Iwai Shunji depuis Undo (c’est à dire de quelques films assez splendides, All about Lily Chou-Chou pour n’en citer qu’un). Et par dessus le marché adapté de L’Écume des jours de Boris Vian, chef-d’oeuvre de la littérature aussi magnifique qu’inadaptable mais regorgeant d’idées superbes.
Bref, même si on ne se fait pas forcément d’illusion quand à la comparaison avec le matériel original (et effectivement le résultat final n’est pas toujours probant) on ne peut qu’être intrigué.

On a donc Kotaro, jeune homme bien sous tous rapports mais pour une raison ou une autre toujours célibataire. Qu’à cela ne tienne, pour l’instant il s’amuse bien avec son grand ami Eisuke et la copine de ce dernier et se permet visiblement (le film ne développe pas) d’ignorer les avances de sa cousine. Puis il rencontre Chloé, fille sortie de nulle part et nommée d’après un morceau de Duke Ellington. Il en tombe fou amoureux, elle aussi, et les voilà qui filent le parfait amour. Jusqu’à ce qu’on diagnostique à Chloé une étrange maladie : une fleur de nénuphar pousse dans son poumon et l’empêche de respirer.

Pour qui connaît le roman de Vian (que je ne peux que vous intimer à lire si ne n’est déjà fait), son adaptation au cinéma (je n’ai malheureusement pas vu la version de Charles Belmont, assez introuvable) pose la question de la transposition à l’écran de sa constante étrangeté. En effet, si l’histoire en elle-même est plutôt jolie le roman ne saurait s’y réduire – comme tous les bons romans, mais en particulier celui-là –, une bonne part de son intérêt et de sa singularité se trouvant dans sa description de ce qui est accessoire, en marge de l’action proprement dite (et sa capacité à lui conférer une contenance particulière). C’est le premier faux-pas de Chloe, qui semblent trop miser sur la simple force de l’histoire d’amour entre Colin (devenu Kotaro dans le film) et Chloé.

Faisons preuve d’honnêteté : c’est pas faute d’essayer. De petites bizarreries émaillent alors le métrage. Par exemple ce meurtre à la patinoire, inexpliqué, totalement ignoré et relégué à l’arrière-plan, comme anecdotique. Ou cette allusion au fait que dans ce monde subtilement différent du notre tout le monde est peintre. Il y a aussi ce plan de Kotaro attendant son métro, avec à coté de lui un miroir dont on ne peut que trouver le reflet trop rectiligne. Il y en a donc un certain nombre comme ça dans le film, de manière discrète et épisodique, un certain nombre inspirées du roman, à l’image de la chambre de Chloé qui rétrécie et dont les ouvertures s’obstruent au fur et à mesure (ce qui donne lieu à des choses plutôt jolies d’ailleurs).
Une remarque en aparté, une des plus belles étrangetés du film est sans doute involontaire – enfin, il est peu probable qu’il ne l’ait pas fait consciemment, mais pas dans l’esprit de participer à l’étrangeté qui m’intéresse (si c’est le cas c’est fort !) – les dialogues entre Chloé et Kotaro montés en champ-contrechamp (deux, si ma mémoire est bonne) sont filmés en saute d’axe ! C’est croquignolet (vous me connaissez, les entorses à la bienséance filmique ça me plaisent plus que raison) et ma foi ça passe très bien. C’est même très beau lorsque lors de leur première rencontre le procédé souligne leur élocution hésitante et que sur la fin l’axe est « replacé correctement » non pas par un déplacement de caméra mais grâce à un mouvement du personnage. Yummy.
Mais retour à nos moutons, je ne peux m’empêcher de trouver ces initiatives, toutes louables soient-elles, bien timides. Il leur manque la densité et la constance de celles du livre – où chaque phrase ou presque est l’occasion d’une légère distorsion du réel, d’un petit détail étrange (mais toujours présenté comme normal) ou d’une allusion du même acabit, installant son ambiance particulière constamment en petites touches. En comparaison (je m’en excuse, si le film souffre de sa comparaison avec l’original ma chronique souffre de le rappeler constamment) le film de Riju Go traite son étrangeté de manière beaucoup trop ponctuelle. Il aurait fallu pour ce genre de projet un cinéaste hyper visuel, Michel Gondry peut-être (il est très bon lorsqu’il illustre l’univers d’un autre, même s’il est peut-être un peu light pour celui de Vian), Oshii Mamoru, voire même (ce qui aurait été sans aucun doute magnifique) Peter Greenaway.

Une chose va pourtant dans ce sens (quoiqu’on pourra ensuite discuter de sa pertinence), la photographie procure parfois au film une aura irréelle, voire parfois même fantastique. Les habitués du travail de Shinoda Noboru ne seront pas dépaysés – une grande attention accordée au rendu diaphane de la lumière (évoquant ce qu’il fera trois ans plus tard sur Hana and Alice), des couleurs très chaudes, une image granulant volontiers,… c’est sans conteste très esthétisant, mais aussi très joli – mais remarqueront toutefois la manière avec laquelle il varie ses approches suivant les scènes. Exemple : la lumière dans la chambre de Chloé devient au fur et à mesure de sa maladie (et du rétrécissement de son espace vital et de ses ouvertures sur l’extérieur) de plus en plus onirique, jusqu’à la scène de sa mort qui monte en parallèle d’un coté des plans de Kotaro (à l’extérieur) à l’image très précise et naturelle et de l’autre des plans de Chloé agonisant dans une atmosphère féerique.
Cela dit, même si en l’état ça fonctionne plutôt bien, un chef-op comme Shinoda était-il indiqué pour rendre l’atmosphère poisseuse de L’Écume des jours ? Il est clair dès ce choix que le film prendrait une direction toute autre, plus légère, éthérée et aérienne. Il est dommage alors que la caméra reste trop souvent au sol ! La mise en scène de Riju Go n’est pas honteuse – cadré pas dégueulasse même si c’est du scope comme ça aurait pu être du 1.85 et un montage ne cédant pas toujours à la facilité – mais il n’a pas la virtuosité d’un Iwai (ou, puisque je l’ai évoqué, d’un Minorikawa). Bon point par contre pour le son, très travaillé (et ça ça fait plaisir !)

Toujours pour parler en terme d’adaptation, Chloe n’est strictement pas une adaptation de L’Écume de jours, mais plutôt de l’histoire de Colin/Kotaro et Chloé – d’une certaine manière le titre suggère d’emblée ce parti pris. Ainsi, même si les personnages ne disparaissent pas du film, l’histoire de la passion compulsive de Eisuke pour les ouvrages de l’artiste/philosophe/gourou Kitano (référence au comédien et cinéaste bien connu, de la même manière que Jean-Sol Partre était un clin d’oeil évident à Sartre ?)(le personnage est incarné à l’écran par un autre cinéaste, Aoyama Shinji) se voit accorder moins de place que ce à quoi on pouvait s’attendre. Il y a d’ailleurs sans doute là un manque de radicalité dans l’adaptation, qui soit n’a pas su couper assez vif dans le contenu originel – la trame est trop présente pour ne pas être ignorée ou être considérée comme sans importance – soit n’en a pas gardé assez pour qu’elle conserve sa place de premier plan – elle n’a plus l’importance qui dans le roman fait d’elle le pendant de la première histoire. Bref, c’est bancal, dommage – d’autant plus que cette histoire, un premier temps pittoresque, met en lumière combien L’Écume des jours est un grand roman de (plus que de l’amour) la passion jusqu’au-boutiste et destructrice.
Point de cela dans Chloe, dont on ne pourra s’empêcher de trouver la conclusion trop sage (en particulier en comparaison de… oh mon dieu !). Cela dit, même réduit à un simple « film d’amour confronté à la mort » il a le bon goût de ne jamais emprunter les chemins beaucoup plus douteux du « film de maladie », celui qui fait pleurer (à grand renfort de coups bas et jetant aux toilettes toute dignité) sur la mort d’un petit être innocent. Non, là ça reste sobre et distingué, saluons cela.

Désolé (en fait même pas !) pour ce texte qui est plus une critique de Chloe comme adaptation de L’Écume des jours que de Chloe comme film – mais si ça se trouve c’est tout aussi intéressant.
En tant que film ? Bah ça se laisse voir, disons qu’en choisissant un film au pif vous avez peut-être 50/50 de chances de tomber sur quelque chose de mieux ou de pire. Comme ça vous êtes bien avancés et vous trouvez que décidément je me mouille pas trop. Il ne manquerait plus que j’écrive (horreur et abomination !) « pour les amateurs du genre » pour que, perplexes, vous vous demandiez mais de quel genre je peux bien parler.

§ 2 commentaires sur “Chloe (Riju Go, 2001)”

  • Keanullissime says:

    Raaah, Chloé dans l’écume des jours, je crois depuis que j’ai lu ce bouquin je suis amoureux de ce prénom. C’est dommage qu’on échappe à la scène de l’enterrement originale (si j’ai bien compris), qui certes dénoterait dans un film un peu fleur bleue, mais a le mérite de la singularité.

  • Epikt says:

    C’est vrai que c’est un joli prénom.
    Et tu as bien compris, l’enterrement de Chloé est tout ce qu’il y a de plus normal (le mariage l’était aussi). C’est dommage, mais pour que la scène passe et soit acceptée par le spectateur telle qu’elle est écrite dans le roman il aurait fallu un vrai travail en amont, au niveau de l’étrangeté (longuement évoquée dans l’article).

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