Chambardements #5 : Démons et Post-Modernisme

Comment ça on passe direct à la cinquième partie ? Parce que vous avez tous lu la première (n’est-ce pas ?), mais où sont passées les autres ? Tout ça c’est la faute à Michael qui s’est livré à un audacieux blogjacking ! Faites alors un détour par Wildgrounds, puis dans L’Enfer du Genre qui s’est engouffré dans la brèche et chez The Funky Ronin qui a lui aussi donné de sa personne, avant de continuer votre lecture ici.
(et tant qu’à faire, n’hésitez pas à vous aussi faire votre petit chambardement)

Donc à présent vous savez que le chambara c’est quand même trop cool, et vous comprenez combien c’est triste qu’on en fasse plus des comme ça de nos jours. Et oui, malgré quelques épisodiques tentatives de réinvestir le genre depuis vingt ans on n’a pas eu grand chose à la hauteur des films de la grande époque (c’était mieux avant et tout et tout).
Le début des années 2000 a tout de même donné naissance à trois chambaras assez exceptionnelles et singulières – à la fois par elles-mêmes mais également parce qu’étant l’oeuvre de réalisateurs auxquels on n’aurait pas vraiment pensé se lancer dans le genre. Malheureusement, même si on y ressuscite quelques sabreurs célèbres il n’y a sûrement pas là (ni dans les quelques autres films à se distinguer de la mangaserie toute bouillie) de quoi amorcer une glorieuse renaissance du genre.

Gojoe (Ishii Sogo, 2000)

Premier film de cette vague (qui n’a d’ailleurs rien d’une vague, juste une petite sélection perso), Gojoe est un film étonnant, prenant d’emblée le parti du film fantastique : sur le pont de Gojoe, que certains n’hésitent pas à qualifier de porte de enfer, un démon a entrepris de faucher mille âmes et affronte toutes les nuits les guerriers du clan Heike. Benkei, ancien guerrier devenu moine, reçoit la visite du Buddha Acala qui lui promet l’illumination s’il défait le démon. Le fait est que, bien qu’il affirme ne plus être celui qu’il fut jadis, on a souvent dit de Benkei qu’il était lui-même démon.
Comme son personnage le film est tiraillé entre deux orientations contradictoires, une voie douce (avec une place de choix laissé à l’inquiétante forêt) et une voie brutale. Et même si le film glisse doucement vers un final furieux, l’accent n’est pas prioritairement mis sur les scènes de combat – que par ailleurs je trouve souvent brouillonnes et manquant de lisibilité, même si elles sont effectivement très sauvages – mais au contraire sur l’enjeu spirituel, l’affrontement mental des deux « démons » et le cheminement de Benkei. Gojoe devenant finalement (je crains que le montage international, celui disponible en France, que je n’ai pas vu et qui compte trente minutes de moins, gomme un peu cet aspect du film au profit de l’action) une sorte de chambara mystique. Avec un petit goût de sauvagerie et d’apocalypse.

Zatoichi (Kitano Takeshi, 2003)

Sans aucun doute le plus connu de ces trois films. Le grand Kitano Takeshi – surtout célèbre pour ses films de yakuza et ses farces télévisuelles – y remet sur le devant de la scène un des plus grand héros du film de sabre : le masseur aveugle Zatoichi. Et c’est Kitano lui-même – teint en blond pour l’occasion, histoire de donner le ton – qui reprend le rôle immortalisé en son temps par Katsu Shintaro.
D’un argument scénaristique à priori assez classique (Zatoichi donne un coup de main à un frère et une soeur dans leur vengeance) le Zatoichi de Kitano se révèle en fait très complexe, avec de multiples sous intrigues qui s’entremêlent : le frère et la soeur qui, déguisés en geishas, cherchent à venger le meurtre de leurs parents, une guerre des gangs pour le contrôle de la ville, un ronin qui exécute des contrats d’assassin pour gagner de quoi guérir sa femme, auxquelles on doit rajouter d’autres histoires secondaires (la femme qui recueille Zatoichi et son neveu), sans oublier le masseur qui vient foutre la zone là dedans. Le background très riche du film est donc une de ses principales qualités. Mais pas la seule, vous pensez bien.
Kitano Takeshi, en plus d’être un des cinéastes japonais les plus désarçonnants de ces dernières années, est un sacré boute-en-train et se permet, au beau milieu d’un film très sérieux, un humour à la limite de la parodie (un samouraï qui blesse son compagnon en voulant dégainer son sabre de façon super classe vous appelez ça comment ?), comme il commet l’hérésie d’utiliser des effets numériques hyper voyants en guise de geysers d’hémoglobine (!!!). Sans pour autant mépriser un genre dont il emprunte par ailleurs les règles avec beaucoup de brio : les personnages ont une classe incroyable, des geishas tueuses (avec poignard camouflé dans le shamisen) au ronin mélancolique (Asano Tadanobu est impérial, comme toujours), et les scènes de combat particulièrement esthétisées.
Et en fin de compte, intelligent et regorgeant d’idées magnifiques, Zatoichi est malgré ses allures de projet commercial un des meilleurs films de son réalisateur.

Izo (Miike Takashi, 2004)

Tout étonnants que ces deux films puissent être, ce n’est rien comparé à monument de cinéma pas normal qu’est Izo. Histoire de situer un peu, même pour un Miike Takashi ce film explose le whateufeuk-o-mètre. Et comme tous les Miike un peu ambitieux il partagera les spectateurs, entre ceux qui y verront une grosse arnaque boursouflée pleine de vide et d’autres pour qui Izo est le 2001 du film de sabre post-moderne (je vous laisse deviner dans quel groupe je me situe).
Le film commence là où Hitokiri (de Gosha Hideo) s’achève, la crucifixion et la mise à mort de Okada Izo. Sauf que le tueur revient à la vie sous la forme d’un démon moitié mort moitié vivant, hanté par les âmes de ceux qu’il a assassiné et en quête de vengeance contre le monde entier. On l’aura compris, du personnage complexe incarné par Katsu Shintaro (encore lui), Miike ne conserve que la face purement bestiale. Alors Izo tue, découpe, lacère, tranche dans le vif. Il s’en prend plein la gueule aussi, sautant d’époque en époque à mesure qu’il trépasse encore et encore, continuant son carnage ad-vitam eternam. Izo sort donc largement du film de sabre classique : si son héros est toujours fidèle à sa lame et s’il lui arrive d’affronter samouraïs et autres shinsengumi, croiseront également son chemin des agents immobiliers vampires, une bande de caïds tout droits sorti d’un seishun-eiga des 60s, une unité d’intervention armée de pistolets-mitrailleurs, des yakuza, ainsi que des soldats zombies de l’armée impériale !
Construit sur une non-histoire, porté par une violence ultra démonstrative, articulé par des ellipses nonsensiques, entrecoupé de digressions philosophiques, d’images d’archive et de récitals folk,… à force d’excès excessifs certains diront que Izo n’est plus un chambara ; d’autres que c’est même plus un film. Mais force leur est de reconnaître que Miike Takashi balance là un nouveau pavé dans la mare. Acte révolutionnaire désespéré, Izo est comme son éponyme personnage : incompris, animal, vain, bruyant et tragique. La quintessence du cinéma de son auteur.

A suivre sur Nihon-eiga avec Chambardements #6 : ironie et dérision
puis sur Wildground avec Chambardements #7 : Rébellion & Idéalisme

§ Un commentaire sur “Chambardements #5 : Démons et Post-Modernisme”

  • pikul says:

    Je confirme pour la version internationale coupée de Gojoe, c’est surtout le côté “quête intérieure mystique” qui saute et ça fait de gros dégats ; je l’avais vu en 2003 à la mcjp et ça avait été une immense déception, le film se réduit à une suite de combats brouillons, c’est bancal, on ne comprend plus rien à ce qui motive les personnages. Revu l’an dernier en version “longue”, en connaissant mieux le background historique et en ayant vu “Les Hommes qui marchent sur la queue du tigre” de Kurosawa, c’est nettement plus convaincant.

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