Casshern (Kiriya Kazuaki, 2005)

En toute franchise, ça faisait longtemps que j’hésitais à voir Casshern, film dont j’ai pour la première fois entendu parler lorsqu’un certain nombre de connaissances l’ont découvert lors de sa projection aux Utopiales il y a de cela quelques années et avaient pour un bon nombre d’entre eux trouvé ça ridicule. Du moins à l’époque ceux qui avaient détesté ont parlé plus fort que les autres, puisque c’est surtout l’impression qu’il me reste. N’empêche, je connais également quelques défenseurs acharnés de la chose, eux aussi l’ayant découvert à cette même projection, et c’est l’un d’entre eux qui connaissant mon intérêt pour la cinématographie extrême-orientale m’a prêté le DVD – en passant sur le coup j’ai eu peur, puisqu’il pensait me prêter un second film, en l’occurrence Natural City de Min Byeong-Cheon, offre que j’ai aimablement décliné prétextant que le film était quand même franchement nul. Un DVD qui arbore fièrement des revues de presse dont la confrontation laisse pantois, un grand écart improbable entre « A mi-chemin entre Starwars et Matrix » (Animeland) et « Metropolis, 2001 l’Odyssée de l’espace, Blade Runner… et aujourd’hui Casshern » (Mad Movies).
Mais trêve de blabla.

Dans un futur indéterminé l’Asie Unifiée (le Japon quoi) occupe désormais la totalité de l’Eurasie. Forcément ça déplait à certains, qui mettent sur pied une résistance immédiatement qualifiée de terroriste par le pouvoir en place qui y envoie les troupes. Et puis comme la guerre c’est mal, que les bombes atomiques c’est plein de radiation et que la pollution ça pollue les habitants de l’Asie Unifiée sont bien mal en point, affectés par toutes sortes de maladies et autres trucs pas glop. En particulier les dirigeants, bande de vieillards décrépis qui s’accrochent néanmoins à leur pouvoir et aux quelques années de vie qui leur restent.
Ça c’est la situation, qu’on va (durant la première moitié du métrage en tout cas) observer à travers une famille dont le père effectue des recherches sur des cellules indifférenciées (sorte de cellules souches) qui permettraient de soigner les gens (dont sa femme gravement malade) et dont les recherches sont financés par les vieillards décrépis suscités. Pendant ce temps le fils s’engage dans l’armée contre l’avis de son père alors qu’il vient juste de se fiancer avec une nana très chouette. Et comme tout ne fonctionne pas comme prévu, le fils meurt à la guerre (ce sont des choses qui arrivent) et l’expérience du père crée par erreur une bande de mutants (ce sont des choses qui, il faut avouer, n’arrivent pas tous les jours) dont certains échappent aux troupes d’élite lancées à leurs trousses, prenant au passage et un peu par hasard la femme du professeur en « otage » et entreprenne de monter une armée de machine pour détruire l’humanité.
Mais trêve de blabla.

Plein de bonnes dispositions, préparé que j’étais à l’idée de dire du mal de ce film, et bien j’ai mis du temps avant d’apercevoir le commencement d’un défaut ; pas que l’entame du film soit parfaite, mais il n’y a vraiment rien où se raccrocher pour le descendre. Je dirais même que les cinquante premières minutes sont quasiment exemplaires, mais je reviendrai dessus.
Bref, on finit quand même par tomber sur des choses de mauvais goût. Ça commence d’ailleurs doucement, avec une musique (par ailleurs dans l’ensemble bien utilisée) qui lors de certains passages commence à se faire pompeuse et beaucoup trop lyrique pour être honnête.
La musique utilisée de manière douteuse, on la retrouve dans LE gros défaut du film, à savoir ses scènes d’action, très mauvaises. Rassurons-nous, elles sont aussi très rares, de mémoire j’en compte trois. Deux sont des scènes de baston typiquement post-Matrix, faites de combats chorégraphiés dans une mode asiatique (pour ne pas dire hongkongaise) découpées à la va-vite (l’honnêteté me force à signaler tout de même des belles choses au début du premier, rejoignant ce que je dirai plus loin de la mise en scène) et assaisonné de rock de supermarché. Ou d’une sorte de techno. En passant la bande son du film fait appel à un paquet de grosses « pointures » (Hyde, The Black Horn ou Glay pour le rock de supérette,Onitsuka Chihiro ou Utada Hikaru pour les balades)(minute people : cette dernière était d’ailleurs la femme du réalisateur), mais si on excepte un arrangement plutôt chouette de ‘Stem’/'Kuki’ (un mix entre la version album et le single) de la toujours excellente Shiina Ringo (toujours en passant, une excellente chanson ne rendra pas forcément bien dans un film ; dans ce cas précis le morceau est jouer à un niveau sonore très bas, ce qui ne l’impose pas violemment et fait ressortir un ambiance bizarre, bon point) et peut-être quelques exceptions, c’est quand même de la soupe. Par contre la musique originale, composée par Sagisu Shiro, est dans l’ensemble pas mal. Pour en revenir au rock sur les scènes de baston, je ne dois pas connaître de procédé filmique plus vulgaire, banal et bassement populiste que celui-ci : « T’as vu comme ma scène elle déménage ! En plus je mets de la musique qui bouge ! ».
Quand à la dernière (deuxième dans l’ordre chronologie) de ces scènes d’action, elle semble par son exubérance et son nawak visiblement assumés (le héros monte sur les immeubles en courant à la verticale) être un hommage bisseux à l’anime dont le film est tiré. Pourquoi pas. Reste que ça fonctionne pas. C’est même étrange, dans un film qui fait visuellement cohabiter des esthétiques très diverses, et où donc le changement de ton devrait être facilement acceptable, Kiriya n’arrive pas à ne pas faire jurer ces quelques scènes d’action au coeur d’un film fondamentalement contemplatif.
Deuxième et dernier défaut majeur, on n’échappe pas à un certain hermétisme ampoulé qui se voudrait très profond mais qui se révèle en fin de compte souvent naïf et niais. On assène des banalités de manière ronflante, voir même grandiloquente. Outch. Tout ça dans une histoire pas infamante mais dont l’originalité n’est pas la principale qualité (mythe de Frankenstein,…). Je dis pas que tout est forcément à jeter, mais on est loin de la profondeur de certains films du genre.
Et pour peu qu’on n’adhère pas au parti pris esthétique très tranché, décrédibilisant ainsi le film à nos yeux, ces deux défauts sont faciles à prendre à la rigolade et Casshern facile à faire passer pour un nanar. A mauvaise foi et mauvais goût rien d’impossible (voilà un aphorisme qu’il est percutant et qu’il pourrait être une devise pour ce fabuleux blog !).
Mais trêve de blabla.

Mais comme je le sous-entendais plus ou moins, ce film est plein de bonnes choses !
Dans des cinquante premières minutes notamment, où le film est particulièrement bien écrit. A la fois d’une manière globale (structure globale du film et principaux flux narratifs) que ponctuellement (construction des scènes) Casshern est un film bien mené, lentement (ce qui pourra déranger certains) mais de manière très fluide et naturelle, mais aussi par certains cotés avec une pointe d’audace, du moins de sophistication.
Comme mon petit résumé l’a je l’espère montré il y a, du moins au début, deux lignes scénaristiques parallèles (« guerre : fils qui s’engage dans l’armée => fils qui se fait tuer » et « maladie : père qui mène ses recherches => création des mutants ») fonctionnant chacune grosso modo sur le même schéma (« situation : engagement du personnage => incident »), et bien ces deux trames sont très habilement tissées avant qu’elles ne se rejoignent finalement au bout de cinquante minutes. Les différents enjeux sont mis en place de manière très progressive et naturelle, on est à l’opposé du film qui balance tout dans l’introduction et se contente ensuite d’avancer en roues libres, pendant cinquante minutes chaque scène apporte son lot d’information et sa pierre à l’édifice.
Et après la cinquantième minute vous me direz ? Curieusement le film devient à la fois plus linéaire, les deux lignes narrative s’étant rejointes, et plus éclaté, le film grouillant de personnages secondaires, l’ensemble étant moins fin que ce que le film a précédemment montré. En fait il est probable que Kiriya soit passé à coté de quelque chose de très intéressant : plutôt que de se rejoindre, les deux lignes semblent se rencontrer, fusionner, puis se séparer à nouveau (d’un coté le fils devenu super-héros, de l’autre les mutants, les deux s’affrontant) l’une empruntant des éléments de l’autre (en utilisant le produit de son expérience qui a créé les mutants pour ressusciter son fils, et lui donner un corps instable, la maladie et sa tentative de remède sont intégrées à la trame « guerrière » ; inversement, lorsque les mutants, fruits des recherches scientifiques, se soulèvent contre le pouvoir humain c’est la guerre qui s’invite dans l’histoire « maladie »). Dommage, le scénario n’arrive plus à se tenir comme il le faisait lors de la première heure, devenant parfois plus approximatif.
Les scènes en elles-mêmes, prises à un niveau moins global, sont elles aussi dans l’ensemble bien écrites. En particulier celle qui montre la réunion des deux lignes scénaristiques et qui en un même moment révèle la mort du fils et voit se fabriquer les mutants. Les deux flux narratifs s’y entrelacent assez finement, les révélations et prises de conscience se font suivant les personnages dans un ordre différent et sont différées suivant les points de vue. Plutôt malin.

Il se trouve aussi que Casshern est plutôt bien mis en scène.
Pas forcément dans ses cadres et leur composition, pas hideuse mais pas éclatante non plus, et tout ce qui peut aller avec (mouvements de caméra,…) – ce qui compte tenu de la forte dimension picturale du film (j’y viens) est presque dommage. Son esthétique flamboyante aurait sans doute mérité une mise en scène plus explosive ; pas au sens où elle aurait du être totalement extravagante et encore moins hyper découpée, au contraire le rythme très contemplatif de l’ensemble lui sied bien, mais un tantinet de sophistication et d’étrangeté dans la composition des plans n’est pas une chose à laquelle j’aurais dit non.
Mais il se trouve que la mise en scène, et en particulier le montage, de Casshern est très cohérente avec son écriture : plutôt que de manière linéaire et chronologique, elle fonctionne en liant les personnages, les lieux et les actions entre eux. Le film est ainsi, à l’échelle d’une scène, savamment délinéarisé : Kiriya Kazuaki utilise de nombreux micro-flash-back/forward, des petits inserts un peu partout, un plan ici et là, dans une logique se voulant plus émotionnelle et relationnelle que rationnelle. Bref, j’aime bien. Mieux, cette liberté de montage permet des choses qui, au coeur d’un métrage davantage balisé, passent en général très mal : une séquence monte en effet en parallèle la même scène vue sous deux visages différents (les mêmes personnages, mais avec leur ancienne apparence dans l’un des cas, dans des décors différents,…) qui fonctionne comme une scène dialoguée classique, les lignes se répondant ou se faisant écho.

Mais attaquons enfin ce qui saute pourtant aux yeux immédiatement à la vision de Casshern : la direction artistique est à tomber ! Enfin bon… y en aura toujours pour qualifier ce genre de film de « croûte numérique » et autres, je me contenterais de les inviter cordialement à retourner à leur dardenneries ; après tout y a pas de raison qu’ils aient le monopole du mépris.
Le film est donc (quasi ?) intégralement tourné sur fond vert, et intègre aux scènes jouées par des acteurs en chair et en os une multitude d’éléments en image de synthèse, en premier lieu les décors. D’une certaine manière, c’est la même démarche que lorsque dans un dessin animé on intègre des personnages animés en 2D (procédé toujours très courant en animation japonaise et qui a toute ma sympathie) au coeur de visuels en 3D. Et le parallèle possible avec le cinéma d’animation ne s’arrête à mon sens pas là : Casshern est adapté d’une (vieille) série animée et j’ai l’impression que même en passant au film live Kiriya a souhaité conserver la liberté visuelle permise par l’animation. Il tourne alors complètement le dos à une tradition d’effets spéciaux réalistes (la règle dans 99% des films à effet spéciaux, tout étonnant que ça puisse paraître) ; effets qui paradoxalement jurent d’autant plus et sont d’autant plus visibles qu’il se veulent intégrés, à l’opposé d’un effet non réaliste qui justement parce qu’il assume la radicalité de son approche aura moins de chances de faire tache au sein d’une démarche cinématographique.
Grossièrement, l’esthétique relève de ces mélanges steampunk + hyperfuturisme + fantasy typiquement japonais, dans la droite ligne de l’esthétique hybride de certains jeux vidéo (Final Fantasy pour n’en citer qu’un) et qu’on retrouve parfois même dans des oeuvres pourtant clairement futuristes (jusque dans Ghost in the Shell 2)(visuellement le film de Kiriya n’est pas d’ailleurs pas si éloigné de certaines réalisations récentes de Oshii, quelque part entre Avalon et GitS 2).
Mais le plus intéressant, et c’est là où Casshern se distingue au milieu des autres croûtes numériques comme la prélogie Starwars (où le filmage sur fond vert et l’intégration d’images de synthèse n’avait pour seul résultat qu’un total lissage de l’esthétique, uniformisée par un directeur de la photo qui élève le nivellement par le bas au rang d’art) ou encore Speed Racer (déjà beaucoup plus intéressant, et que j’avais d’ailleurs défendu d’une manière assez similaire à Casshern), chaque scène du film, chaque lieu, possède son identité visuelle et est caractérisé par le travail de photographie. Ça flirte parfois avec le mauvais goût mais c’est trop rare pour ne pas être signalé. Ainsi les champs de bataille sont des endroits sales et violents rendus par un noir et blanc hyper granuleux, presque boueux ; au contraire le jardin de Midori semble un endroit féerique hors du temps, une sorte de cocon, dont l’apparence toute en douceur renvoie à un sentiment à la fois de naïveté et de nostalgie ; quand au repère des mutants, monochrome où seules de violentes pointes de rouge se détachent, il est un lieu froid et violent : suivant les scènes on a donc du noir et blanc sale, une image à la luminosité exacerbée, de chaudes teintes orangées ou de tristes image bichromatiques.

Alors il va falloir se rendre à l’évidence : j’aime les films de clipeur, et le pire c’est que j’assume. Ceux qui tiquerons sur ce terme auront tord de penser que « film de clipeur » signifie forcément surdécoupage et effets visuels bling-bling (la preuve), un film de clipeur c’est le film d’un type qui refuse d’en faire comme 95% de la production une simple histoire filmée.
Après, il arrive que les clipeurs ne soient pas ceux qui aient la plus belle sensibilité, ni les choses les plus subtiles à dire. Mais à tout prendre, au cinéma je préfère quelqu’un qui dit des choses pas forcément originales mais de belle manière qu’un autre qui salopera ce qu’il a à de profond à dire en réalisant une oeuvre fade. En attendant donc que les autres se sortent les doigts du cul.

§ 2 commentaires sur “Casshern (Kiriya Kazuaki, 2005)”

  • Daylon says:

    Il y a aussi un truc dont PERSONNE n’a jamais parlé et pourtant, ça m’a vraiment sauté à la gueule. Étonnant que tu ne l’évoques pas, j’aurai vraiment pensé ce truc percutant pour toi. C’est l’utilisation de l’ellipse, autant sur la trituration des unités de temps et de lieu comme de l’utilisation de l’esthétique. Je m’explique: Je pense en particulier à la scène de la fuite des mutants où les événements, pourtant a priori distants (la veillée mortuaire du fils tombé au combat, la course-poursuite entre les mutants et les soldats du gouvernement), où l’espace semble brutalement compressée, où les deux lignes narratives se déroulent au même endroit. C’est vraiment net sur la conclusion de cette séquence, quand le fantôme (je ne spoile pas, de toute manière, vous savez déjà que le mourru devient superhérospouêtpouêt) du fils marche au milieu d’une grande place et croise le regard (je dis ça de mémoire) du futur chef des mutants. On le retrouve aussi au niveau pictural sur la scène de la moto (un flashback/forward, je ne sais plus; une coupe, quoi) avec le fils et sa fiancée derrière lui. Le fond de l’image est un matte-painting volontairement rendu “visible”. C’est à dire qu’il supprime toute profondeur de champ et limite l’espace de son cadre à la moto et la route hors-champ. En fait, plus j’y pense (en fait, là, je repense surtout à la bombe-mecha et les aiguilles), plus je me dis que le travail n’est pas tant porté sur la cohérence que sur le mythe.

  • Epikt says:

    Euh… si, je l’évoque. Pas en ces termes par contre.
    D’ailleurs je ne suis pas certain qu’on puisse en parler comme d’”ellipse”. Comme tu le dis toi même c’est bien plus une “compression” (l’ellipse étant au contraire un étirement).

    trituration des unités de temps et de lieu ” => que j’ai abordé à la fois du point de vue narratif (tissage des narrations alternées)(en effet, excellent exemple de la scène création et fuite des mutants / retour et ressurection du fil) et du point de vue de la mise en scène (sa délinéarisation).
    comme de l’utilisation de l’esthétique ” => idem, en parlant des différentes approches visuelles suivant les scènes (passage un peu expédié, j’avoue, il le mériterait pourtant).

    > ” je me dis que le travail n’est pas tant porté sur la cohérence que sur le mythe
    Rigolo. Dans la Salle 101 j’ai dis un truc (pas repris ici j’ai l’impression) dans le genre que la préocupation de ce film n’était pas la compréhension de l’action (d’où sans doute beaucoup de reproche sur un scénar parfois compliqué) mais la sensation de son déroulement.
    (edit : schtroumph, j’avais lu “rythme”…)

À propos de ce texte