Cannes 2009, ep.3

Résumé de l’épisode précédent :
Independencia a beau ne pas être funky, y a vraiment des choses dedans.
Navidad n’a rien de spécial, mais y a une jolie fille.
A deriva c’est pas mal, mais on s’en souvient déjà plus.
J’ai tué ma mère est réalisé par un ado sans talent.
Yuki & Nina c’est du mauvais théâtre.

Karaoke (Chris Chong Chan Fui, 2009)

Cette dernière série commence hardcore avec ce Karaoke, vu uniquement parce que j’aime les scènes de karaoké. Oui, c’est comme ça – le karaoké, la musique, les jolies filles, c’est peut-être un peu racoleur comme principe et un peu faible de ma part, mais j’assume mes travers. Cela dit, j’ai été bien puni avec ce film car c’est tout pourri, même les scènes de karaoké.
Quoique… si on est vraiment déviant ces scènes peuvent avoir un coté LOL, un peu comme Predator à la sauce Bollywood : on a droit à de la chanson malaise toute moisie qui parle soit d’amour soit de Dieu, sur fond de vidéos cheapos qu’à coté les VCD de karaoké chinois c’est le nec plus ultra de la recherche esthétique et du bon goût. C’est d’ailleurs dans une de ces vidéos mielleuses et kitch que joue le personnage principal, qui vient de retourner dans son village natal pour aider sa mère qui tient… un karaoké. Tu la sens ma métaphore filée ? (métaphore de rien d’ailleurs, je sais pas trop pourquoi je dis ça). Au début ça se passe donc dans le bar-karaoké de la mère, y a des gens qui parlent, qui jouent aux cartes, accessoirement qui chantent… c’est sombre, on y voit pas grand chose, il se passe que dalle et ça commence à être chiant. Puis le mec commence à chauffer la nana, cool, mais pas tant que ça, ça reste un film d’auteur malais, hein.
A ce sujet, puisqu’on parle de malais, y a des plans que n’aurait pas renier Tsai Ming-Liang à son pire, genre un type qui arrange son matelas, puis se relève et continue à faire son bazar pendant trois minutes avec le haut du corps hors cadre. Mais on ne soupçonne pas jusqu’où peut aller Chris Chong, puisque sous prétexte de faire se perdre son personnage il se permet un quart d’heure de prises de vue documentaires sur une plantation (ze question : plantation de quoi ?) avec les ouvriers qui bossent, les bulldozers et tout le toutime. Là on commence à faire outch et on se dit qu’après ce truc Hong Sang-Soo ça va nous sembler du Tony Scott.

Like you know it all (Hong Sang-Soo, 2009)

Like you know it all me permet de continuer mon petit dossier Hong Sang-Soo, en en ayant quand même loupé deux entre celui-là et les derniers que j’ai vu. J’irai les voir quand l’occasion se présentera, je doute que je fasse l’effort de me les procurer. Vous n’êtes pas sans avoir que je n’aime pas Hong Sang-Soo, et c’est pas ce dernier film qui va me faire changer d’avis. Quoiqu’on y distingue tout de même que le père Hong, à défaut d’avoir du talent, a de l’humour et sait prendre du recul sur les choses. C’est toujours ça de pris.
Si on a pu dire que Hong Sang-Soo faisait toujours le même film, c’est pas forcément vrai ici. Quoique, on est pas forcément loin de Conte de cinéma. Par contre il fait toujours ses films de la même manière : ici on applique le principe de La Vierge mise à nue par ses prétendants à la nuance près que l’articulation entre les deux parties en miroir s’effectue comme dans Turning Gate (cad à la va-comme-j’te-pousse, parce que hop tout d’un coup ras le cul de cette partie je passe à la suivante).
Hong y met en scène un réalisateur invité à être jury d’un festival (Jeonju ?) de cinéma – de toute évidence il se met en scène lui même, du moins partiellement. L’occasion de mettre quelques piques au milieu et aux apparentes bonnes intentions, soit naïves soit calculatrices, de ceux qui y gravitent. Ce qui est troublant, c’est combien tout ce que peuvent y dire les personnages, ridicule et qu’on prendrait volontiers au second degré, est typiquement ce qui pourrait sortir de la bouche d’une personne comme Hong. Ça a le mérite d’être (parfois) drôle. Puis comme je le disais, après s’être bourré la gueule et avoir retrouvé un ancien ami et sa femme, le type se tire avant la fin du festival. On le retrouve à animer une conférence dans une école de cinéma à Jeju, où il se bourre la gueule et retrouve un ancien professeur et sa femme. Donc oué, une partie fait écho à l’autre, pas toujours avec beaucoup de subtilité d’ailleurs. Pas que les indices soient réellement disséminés avec la légèreté d’un rhinocéros, mais cela peut donner cette impression ; j’avais déjà fait des remarques dans ce sens au sujet du cinéma de Hong, il est trop peu dense pour que les éléments qu’il y met ne sautent pas immédiatement au visage avec toute leur signifiance.
Mais comme je le disais, dans ce film Hong fait preuve de recul : c’est limite s’il ne nous mâche pas le travail, à nous ses détracteurs ! Notamment dans une scène où les étudiants lui posent des questions et où une en particulier l’interpelle de manière assez véhémente pour conclure la discussion sur la sentence : « Vous n’êtes pas un réalisateur, vous êtes un philosophe. » Et ça, c’est tout Hong Sang-Soo !
Philosophe tout d’abord. Il aime bien causer, ses films sont super bavards (ce qui peut donner, dans un style il est vrai différent, des choses absolument sublimes) avec de temps à autre des réflexions qui se veulent (ou pas) profondes. Mais comme vous n’êtes pas sans le savoir dans les films de Hong Sang-Soo on picole pas mal, et le problème est bien là, Hong est un philosophe ivrogne qui fait de la philosophie de fond de tonneau. C’est rigolo quand comme dans ce film elle se moque d’elle-même, mais sinon ça va pas très loin. Pas un réalisateur ensuite. Car ces films sont mis en scène avec les pieds ! Ou plutôt avec une négligence même pas coupable – il place cet aveu dans la bouche de son personnage de cinéaste : ce qui l’intéresse c’est de débarquer sans trop savoir ce qu’il va faire, sans à priori, et de voir ce qui en sort (et si vous voulez mon avis il ne s’en dégage pas grand chose).
Quoique dans celui là il semble vouloir davantage « découper » son film. J’utilise des guillemets car il coupe toujours aussi peu. Par contre il s’essaye parfois à, pour prendre comme exemple un de ses plans typiques avec des personnes attablées filmés de profil (dans tous ses films vous avez au bas mot cinq plans du genre), il ne va plus se contenter d’un plan séquence fixe de demi ensemble, mais va parfois zoomer et faire des panoramiques en va et vient de l’un à l’autre coté de la table sur les personnages. Je note l’effort, mais j’avoue trouver le résultat particulièrement dégueulasse. Et puisqu’on parle de zoom, une chose que j’ai noté dans celui là et qui ne m’avait pas choqué dans les autres (après la séance Pierre me disait pourtant qu’il faisait déjà ça avant)(sans doute moins que dans ce film en tout cas), il y a dans ce film plus de zoom que dans un film de ninja de la Cannon ! Tout d’abord, quand il filme les personnages, il abuse de (plus ou moins) légers zooms pour ponctuer une réplique ou souligner une impression. Ensuite, lors des plans d’ensemble introduisant une séquence il lui arrive plutôt deux fois qu’une de commencer par un détail (exemple typique, une enseigne de bar) puis de dézoomer pour retrouver une valeur de plan large. Ou inversement de finir les séquences en zoomant sur un détail, comme cette scène (qui a tout pour devenir culte) qu’il conclu en zoomant sur une chenille (ravalant mon fou rire j’ai bien failli m’étouffer, on ne dira jamais assez combien l’activité de critique cinoche est dangereuse). L’un dans l’autre, ça ressemble à un film amateur (tonton Jeannot qui film les vacances au Cap d’Agde) ou à une vague réal de mauvais documentaire télé. Sérieusement c’est hideux.
En fait on a la mauvaise impression que, tout occupé à essayer de saisir ce qu’il n’est pas venu chercher, Hong refuse de couper ses plans et de monter son film. En résulte ce compromis bâtard qui ne satisfait personne.

Le Père de mes enfants (Mia Hansen-Love, 2009)

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Il n’y a pas que le cinéma coréen à se gargariser de sa grand famille du cinéma : cette sélection cannoise a aussi été l’occasion rêvée de rappeler aux sceptiques l’inventivité sans cesse renouvelée du cinéma français. Ne nous attardons pas trop sur le fait qu’encore une fois Gaspar Noé a été boudé (après tout c’est un cinéaste des plus anecdotiques et inintéressants, n’est-ce pas ?) pour nous régaler du truculent Le Père de mes enfants de Mia Hansen-Love. Voici un petit extrait, mais le résumé parle de lui-même :
« Grégoire Canvel a tout pour lui. Une femme qu’il aime, 3 enfants délicieuses, un métier qui le passionne. Il est producteur de films. Révéler des cinéastes, accompagner les films qui correspondent à son idée du cinéma, libre et proche de la vie, voilà justement sa raison de vivre. Sa vocation. Grégoire y trouve sa plénitude, il y consacre presque tout son temps et son énergie. Hyperactif, il ne s’arrête jamais, sauf les week-end, qu’il passe à la campagne en famille : douces parenthèses, aussi précieuses que fragiles. Avec sa prestance et son charisme exceptionnel, Grégoire force l’admiration. Il semble invincible. Pourtant sa prestigieuse société de production, Moon Films, est chancelante. Trop de films produits, trop de risques pris, trop de dettes. Les menaces se précisent. Mais Grégoire veut continuer d’avancer, coûte que coûte. Jusqu’où cette fuite en avant le conduira-t-il ? Un jour, il est obligé de se confronter à la réalité. Un mot surgit : l’échec. Et une grande lassitude. Qui va bientôt, secrètement, prendre la forme du désespoir. »
Si ça c’est pas l’expression la plus pure et la plus chaleureuse de l’amour du cinéma, je ne sais à quel saint me vouer ! Merci le cinéma français !

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La Terre de la folie (Luc Moullet, 2009)

Cette troisième session est décidément très cohérente, par accident je vous l’assure, car cette Terre de la folie ressemble très fort à Like you know it all ! Contre toute attente d’ailleurs, puisqu’il s’agit à priori d’un documentaire. Mais j’aurai l’occasion de revenir dessus.
Le réalisateur s’attache à y recenser un certain nombre d’actes de folie ayant eu lieu dans sa région natale, partant de cas révélés dans sa famille puis élargissant. Il va même jusqu’à circonscrire un « pentagone de la folie » où les actes de folies seraient plus nombreux qu’ailleurs ! Je résume très mal, et ainsi cela a l’air encore plus abracadabrantesque que ça ne l’est réellement.
Parce que si Hong Sang-Soo fait de la philo de comptoir, Luc Moullet lui fait de la socio de comptoir ! Le film s’appuie en effet grandement sur des témoignages de gars du cru qui racontent leurs petites histoires locales, sans véritable structure cohérente pour donner une forme à tout cela et dégager des axes de réflexion. Mon coté scientifique sans doute, j’aime les chiffres. Mais c’est de toute évidence pas le cas du film, qui fait son petit bonhomme de chemin sans vraie démarche rigoureuse. Il est donc temps de le prendre par un autre bout.
Car assez bizarrement le film est drôle. Et sans doute plus que voulu du fait de la supériorité naturelle du cinéphile parisien sur le pécore provençal de base – j’adore me sentir bobo. Mais le réalisateur lui-même (qui se met en scène) se permet des plaisanteries. Et il semble bien que les traits de (quelques uns au moins) ces personnages typiques soient quelques peu forcés – ça alors ! Et là je ne sais plus trop que penser, le film devenant sous ses airs respectables un bon gros portnawak. Difficile à appréhender, d’une manière un peu similaire au Hong Sang-Soo, justement.
C’est pas la scène finale qui va arranger les choses, puisque la femme du réalisateur lui dit que son film c’est du n’importe quoi, que la moitié de ses fous ne sont pas des fous, que son pentagone de la folie ne veut rien dire, et que finalement le fou c’est lui. Dont acte, moi j’y pige que dalle.

Ze Palmarès

Après vision des films le juré s’est isolé pour délibérer. La discussion fut âpre mais ces efforts ne furent pas vain car voici un palmarès qui affiche haut et fort son engagement pour la pluralité.

Prix « Epikt est un gros fanboy » : Air Doll
Prix de la meilleure poupée gonflable : Bae Doo-Na
Prix « Epikt est même pas de mauvaise foi » : Air Doll
Prix de la meilleure humaine : Bae Doo-Na
Prix spécial « doona doona doona » : Air Doll

Prix de consolation « je fais le film que je veux et je vous emmerde » : Raya Martin

§ 3 commentaires sur “Cannes 2009, ep.3”

  • AK says:

    A noter : Luc Moullet est un ancien critique des Cahiers du Cinéma. Les chiens font pas des chats…

    A.K.

  • Pierre says:

    Ton prix de consolation aurait presque pu aller à Hong Sang-Soo dans le genre “je fais n’importe quoi avec mon zoom et je vous emmerde”.

    En voyant son film (dont j’aime malgré tout beaucoup l’humour), je me suis demandé si le film ne représentait pas un tournant dans sa filmographie. Vu la manière avec laquelle il se moque de lui-même, on peut se demander s’il n’aurait pas envie pour une fois de faire autre chose “qu’un film que personne ne regarde” (citation du film). Quelque chose de radicalement différent, peut-être pas sur le style (je le vois pas se mettre à bouger sa caméra), mais au moins sur le fond. Et ben non, son prochain film intitulé très sobrement “Hahaha” mettra en scène deux compagnons de beuverie se racontant mutuellement leur voyage dans la même ville de campagne (on devine à l’avance qu’au cours de ce voyage ils auront rencontré la même femme). :D

    (t’as pas fait de jeu de mot avec Ku et Bu, je suis déçu)

  • Epikt says:

    Tu m’excuseras d’avoir vérifié l’existence de ce “Hahaha”, j’y croyais pas tellement c’est gros. Mais c’est vrai : http://movie.daum.net/moviedet.....ieId=52313
    Promis, un de ces jours HSS aura droit à un prix pour l’ensemble de sa carrière.

    (Tu as déjà fait le jeu de mots avant moi, j’allais pas te le reprendre ^^)

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