Cannes 2009, ep.2

Résumé de l’épisode précédent :
Dogtooth, c’est du gâchis.
Air Doll, c’est doona doona doona.
Mother, c’est prout prout malgré tout.
Nymph, c’est bancal mais pas si mal, et inversement.
La Merditude des choses c’est pas de la Stella, mais c’est pas non plus de la Chimay – on va dire que c’est de la Grimbergen.
Les prochains films de la sélection sauront-ils se surpasser et ainsi se hisser jusqu’au prestigieux Ze Palmarès ? C’est tout de suite dans votre feuilleton préféré !

Independencia (Raya Martin, 2009)

On attaque fort avec Independencia de Raya Martin, bonhomme qu’on connaît bien ici puisqu’on lui doit le terriblement long et terriblement chiant Now Showing, présenté à la quinzaine des réalisateurs l’année dernière et que je vous avait succinctement chroniqué à cette occasion. D’emblée bon point : le film ne fait qu’une heure dix-sept, soit plus de trois fois moins que le précédent, on apprécie !
Un film bizarre, il ressemble à un film du début du (XXe) siècle, d’abord parce qu’il est en noir et blanc et au format carré mais le mimétisme se ressent également dans le cadrage, autant les plans en pied que les plans rapprochés (les uns comme les autres étant cadrés à la manière de photographies, pas de plans au sein d’une séquence). A se demander si on est pas devant une bobine Lumière sur laquelle on aurait mis du son (et qu’on aurait sacrément restaurée). Un film historique utilisant une esthétique cinématographique correspondant à l’époque décrite, en voilà une drôle d’idée (qui poserait problème dans un péplum).
Mais dans l’affaire, Raya Martin ne cherche absolument pas un rendu documentaire, même pseudo. Car – le film persiste dans son étrangeté – tout y est reconstitué en studio ! On met du temps à s’en rendre compte. Tout d’abord on se dit que l’éclairage est bizarre, et que si ça fonctionne fort joliment sur les visages (avec un coté photo vintage un peu lissée) l’environnement fait tache, limite si on dirait pas du plastique (à priori ça n’en est pas). Puis on se dit que mince, au premier plan y a du vent et les feuilles bougent, mais derrière là où c’est flou bah ça bouge pas beaucoup – on décide donc d’oublier le premier plan (il ne s’y passe de toute façon pas grand chose) pour scruter minutieusement l’arrière plan… verdict : ça bouge pas. Et pour cause, on réalise bientôt, au détour d’un plan plus rapproché que d’habitude et/ou d’une perspective bizarre, que ces arrières plans sont en fait des toiles peintes figurant un décor. En voilà une drôle d’idée (qui cette fois ne poserait aucun problème dans un péplum).
Alors, les deux films ayant beau filmer tous deux la jungle, Independencia prend le parti pris totalement inverse de Nymph : ce dernier s’attachait à retranscrire la nature dans ce qu’elle a de plus brute, cherchant à saisir le moindre petit bruit, Independencia recrée une jungle artificielle sortie d’une carte postale coloniale.
Et là vous commencez à vous dire que ça donne envie et que ça doit être un bon film. Oui, mais peut-être non (ça va dépendre de vous). On reprochera en effet à Independencia, et ça pourra être rédhibitoire, une faculté d’immersion proche du néant. La faute à n’en pas douter à la trop grande distance entre le sujet et le spectateur qui du coup à du mal à se sentir concerné. Une distance induite un premier temps par la grande artificialité du procédé qui parasite le film à tous les postes, du cadre au jeu d’acteur, un second temps par un récit métaphorique dont on peine à saisir les tenants et les aboutissants – le film adopte en toile de fond la guerre américano-philippine et semble vouloir la représenter de manière métaphorique (la scène d’orage finale fait penser à une scène de bataille).
N’empêche, le père Raya Martin je le sens bien et je ferai en sorte de le suivre. Il a ses manies pas désagréables (comme dans Now Showing il coupe Independencia en deux parties, faisant sauter le film pour intercaler entre les deux un pseudo film de propagande où un soldat ricain tue un gamin philippin pour maintenir l’ordre et la civilisation !) et surtout il ose des choses. Le résultat est variable, mais c’est parfois fascinant et de toute façon toujours mieux qu’un film qui ressemblent à tous les autres.

Navidad (Sebastián Campos, 2009)

A ce sujet, c’est exactement ce que je vais reprocher à Navidad : être totalement banal. Le genre de film où une fois dix ou quinze minutes écoulées, on se demande qu’est-ce qui a bien pu motiver notre présence dans la salle. Dans ce cas, je suppose que mon détecteur de lesbienne était sur la sensibilité maximum…
Un garçon et une fille donc, qui vont passer Noël (Navidad) dans l’ancienne maison du père de la fille. Le père est mort, la maison va être vendue, et la fille cherche la collection de disques de son père. Le gars, lui, a la mauvaise idée de lire la lettre attachée à un colis qu’il trouve dans le sac de sa copine, cadeau qu’une nana a fait à sa copine. Jaloux à l’idée qu’elle puisse le tromper (avec une fille en plus !) il décide de la planter là. Seulement voilà, pile quand il part il découvre une gamine évanouie dans la serre de la maison. Donc il la ramène à l’intérieur, donc il reste. En gros.
Très quelconque je disais, et pourtant les teen-movies j’adore ça et je suis souvent plus que tolérant à leur encontre (du coup la projo n’a pas été spécialement désagréable… enfin bon). Mais on ne peut pas dire que ça soit hyper profond. Au contraire, ça flirte parfois avec la rédac’ de terminale (moment très lol où les trois jeunes gens parlent de l’amour). Sans parler d’une méga incohérence scénaristique, que je n’explique pas et qui accuse le coup d’un gros twist de la mort qui tue comme je les déteste (cad artificiels et contredits par ce qui se déroule avant). Idem de la mise en scène, la plupart du temps trop scolaire pour convaincre.

Air Doll (Koreeda Hirokazu, 2009)

< coupure pub : parce que je suis un gros fanboy >

Je suis retourné voir Air Doll à la seconde séance.
Verdict : c’est toujours doona doona doona.

</ coupure cub >

A deriva (Heitor Dhalia, 2009)

C’est donc les yeux encore inondés de bonheur que je me rends à la projection de A deriva, film pas dégueulasse mais dont je n’aurai pour autant pas des masses de chose à dire. Ça se passe au Brésil au bord de la mer, c’est les vacances, c’est la plage, et pile poil au moment où elle se pose la question essentielle « couchera ? couchera pas ? » Filipa, 14 ans et toutes ses dents, voit le couple de ses parents partir en sucette.
Un film sympa, y a des gamines en maillot de bain, ça a un avant-goût de vacances et de soleil quoi. C’est même pas mal monté, c’est donc plutôt séduisant. On lui reprochera quand même ce qu’on reproche à 90% de la production, c’est à dire de n’être composé quasiment que de plans rapprochés et de s’en contenter sans chercher à 1/ jouer sur l’échelle de plan et 2/ aérer son cadre. C’est très con car sur les autres plan le film est bon, assez physique, mais il est étrange que le réal s’évertue à filmer au plus près un film qui n’a aucune raison d’être claustrophobe.
Hum… oui, c’est tout.

J’ai tué ma mère (Xavier Dolan, 2009)

J’ai tué ma mère, bon programme. Belle tromperie sur la marchandise aussi, car voyez vous il va pas la tuer ! Oups, spoiler
Le film a au moins ça pour lui, il est drôle. Quelques bonnes répliques, et à n’en pas douter le parlé québécois décuple le potentiel comique de la chose, au moins pour nous autres métropolitains qui gloussons comme des baleines au moindre « criss de ciboire de tabarnak ». Drôle donc, mais cela n’a jamais fait un bon film. Ça n’a même jamais fait une bonne comédie.
Car encore faut-il que le film fasse preuve, à défaut d’invention, d’un minimum de soin. Mais là c’est quand même très moisi ; c’est notamment cadré avec les pieds, par défaut très quelconque mais de temps à autre vraiment hideux ! Exemple con, une série de champs-contrechamps où l’ouverture est faite vers l’extérieur ça peut être une bonne idée, surtout dans le contexte du film (le personnage se heurtant au bord du cadre, cela peut marquer une opposition ou une impossibilité à dialoguer), mais c’est pas une raison pour cadrer au pif et couper le nez des acteurs (j’ai beau aimer le décadrage, là non), ni pour fournir un cadre vide et sans caractère. Et quand se présente un nouveau dialogue qui cette fois est moins fermé mais est montré de la même manière, on se dit qu’il n’y a pas des masses de réflexion sur le sens qu’on veut donner aux images.
Par dessus le marché le film se permet ponctuellement des percées arty (ce qui jure tout de suite avec le coté négligé du reste, et pour le coup décrédibilise l’ensemble) plus ou moins agaçantes, comme des poèmes écrits en texte (car le gamin est artiste) ou son journal vidéo en n&b (car le gamin est introspectif), sans même parler que le type et son pote font « du dripping à la Jackson Pollock » avant de baiser les mains les mains pleines de peinture.
J’ai eu la réponse à certaines de mes questions lors du générique : le film est réalisé par le gars qui joue le jeune homme. Un gamin quoi, à peine vingt ans, pas étonnant qu’il prenne des poses pseudo arty pseudo rebelle et qu’il sache pas filmer. Quoique non, c’est même pas une excuse, certains films totalement déments ont été réalisés à vingt ans.

Yuki & Nina (Suwa Nobuhiro & Hippolyte Girardot, 2009)

Coïncidence, comme A deriva, ou à peu près, Yuki & Nina filme le regard d’une enfant sur le divorce de ses parents. Une vraie enfant cette fois, pas une qui a les hormones qui montent. Et figurez-vous que dans celui-là, il n’y a pas que des plans rapprochés ! Hourra ? Bah non, pas hourra. Parce que bon, cette histoire de gros plans on fait chier la moitié des films avec mais c’est pas non plus une recette miracle, hein.
Yuki & Nina est donc assez aéré. C’est surtout parce qu’il fonctionne par plans séquences fixe qui sont sensés embrasser toute la scène. Du théâtre qui change rapidement de décor en quelque sorte. Avec un soupçon de téléfilm France 3 qui introduirait parfaitement une soirée débat avec des sociologues télégéniques.
J’avoue volontiers que ce genre de cinéma m’échappe totalement. Son intérêt je veux dire. En fait c’est sans le moindre doute plus intéressant à faire qu’à regarder : je veux bien croire qu’en mettant des acteurs dans une situation et devant une caméra pour les laisser improviser et incarner les personnages, et bien on puisse voir émerger des belles choses. Mais encore faut-il ne pas s’en contenter (ce qui ici est rarement le cas) et leur offrir un cadre fort qui en ferait davantage que de simples rushes mis bout à bout.

Fin de la deuxième partie !
Un challenger de dernière minute saura-t-il s’imposer pour figurer dans le prestigissime Ze Palmarès ? Epikt ira-t-il revoir Air Doll une troisième fois ? Vous le saurez en lisant la troisième et dernière partie de ce feuilleton full of suspense !

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