Cannes 2009, ep.1

Films de l’Ailleurs et du Pas-tout-de-Suite, ep.7-1
(lire l’épisode précédent)

Comme l’année dernière mon indécrottable sens des priorités m’a poussé à ne pas me rendre à Cannes pour son petit mais néanmoins sympathique festival (j’ai tout de même pu suivre l’aventure grâce à Allociné qui avait pour l’occasion rassemblé les plus pouêt des blogueurs cinoche dans un blog créé pour l’occasion, blog qui ressemblait plus au site officiel Philips qu’à autre chose). Mais comme l’année dernière j’ai profité des reprises parisiennes pour me faire une ou deux séances.
Et oui, c’était il y a trois ou quatre mois, mais 1/ l’actualité c’est tout caca et 2/ j’ai quand même fait plus vite que Mad Movies avec le festival de Deauville

Dogtooth (Yorgos Lanthimos, 2009)

Je commence donc par Dogtooth. Pour y aller vite, c’est ce qu’on appel un « film gâchis » : une idée démente, un développement plutôt pas mal, un petit chat éventré au taille-haies, mais absolument aucune mise en scène !!! (<= trois points d’exclamation, car il le vaut bien)
En quelques mots, nous avons une famille que le père (avec la bénédiction de sa femme) a totalement retranché dans leur villa : les enfants (qui doivent être proches de la vingtaine mais sont toujours infantilisés) n’ont jamais vu le dehors et sont persuadés qu’il est rempli de gros monstres féroces. Mais voilà, le père va faire rentrer le loup dans la bergerie en engageant une femme de l’extérieur pour soulager la libido du fiston (les filles, évidemment, n’ont aucune pulsion sexuelle, hein).
C’est donc atrocement filmé – avec sans doute (comme dans tout film qui ne le fait pas exprès) un ou deux plans potables par accident – avec la caméra placée au petit bonheur la chance en face d’acteurs qui récitent laborieusement leur texte. Parfois à tel point qu’on se demande s’il y a un cadreur : que penser de ces plans (au moins deux) où suite à un mouvement des acteurs le cadre leur sabre la tête ? A moins, ce qui serait croquignolet, que le réalisateur ait réellement pensé qu’il s’agissait là d’une brillante audace formelle, que ça ferait de lui un « auteur ».
Dans le même genre, notre bonhomme se vautre bien souvent dans une provoc’ facile et complaisante, à travers des scènes de cul notamment. Car voyez-vous, Yorgos Lanthimos c’est pas une pédale de réalisateur hollywoodien soumis à la morale puritaine, non, lui il montre les cramouilles en gros plan et te fais des scènes lesbiennes pour bien insister sur le fait qu’il est provocateur. Soyons honnête (j’ai encore du temps pour être de mauvaise foi), certaines de ces scènes, en décrivant un rapport à la sexualité totalement déphasé, sont intéressantes dans leurs idées et le sens qu’on peut y trouver – idem d’autres scènes du film. Mais c’est encore oublier qu’un plan ne se réduit pas à une idée de plan, pas plus qu’un film ne se réduit à une idée de film.
Le film a reçu le prix un certain regard, une nouvelle preuve que les jurys n’en ont absolument rien à foutre de la mise en scène.

Air Doll (Koreeda Hirokazu, 2009)

La suite est tout de suite plus heureuse, puisqu’il ne s’agit pas moins que de Air Doll de Koreeda Hirokazu, LE film que je ne voulais surtout pas rater. Pas forcément pour Koreeda, qui n’est pas particulièrement une tanche mais qui dans ses penchants classiques est à double tranchant (récemment sorti en salles, Still Walking est chiant à crever), mais pour la présence au casting de Bae Doo-Na dans le rôle principal (soit son deuxième film au Japon après le sublimissime Linda Linda Linda), actrice pour qui vous commencez à le savoir j’ai un léger penchant (qui a dit litote ?).
Ça tombe bien car ce film est un grand moment de fan-service, comme jamais l’actrice n’avait eu droit au cours de sa carrière. Ça va même jusqu’à me faire penser à ces vidéos où une idol est suivie par une caméra qui capte ses moindres petits gestes (souvent mis en scène avec professionnalisme par la gamine) et grâce auxquelles le fanboy pourra admirer l’objet de sa dévotion boire un verre de lait et patauger dans une fontaine – en mieux mis en scène, bien sur, et le tout faisant sens, bien entendu.
Bae Doo-Na y joue le rôle d’une love-doll (le modèle cheap, en plastoc avec de l’air dedans, pas celui en silicone hyper réaliste) qui se découvre un coeur. La nuit elle joue placidement son rôle de poupée gonflable dans les bras de son proprio frustré ; le jour elle profite de son absence pour aller explorer la ville. Elle finit par se faire embaucher dans un vidéo-club et tomber amoureuse de son collègue (dans cet ordre ou dans l’autre). Mais elle découvre aussi que la vie, et bien c’est pas si glop que ça. Pendant ce temps, alors que chaque seconde du film nous convainc qu’il n’y avait qu’elle pour incarner ce rôle, c’est le Doo-Na show ; la miss découvre son corps et son environnement, tout l’émerveille, et la caméra l’accompagne délicatement : Doo-Na essaye des fringues (pour finalement choisir un cosplay de soubrette !), Doo-Na respire l’air frais, Doo-Na suit les gens dans la rue, Doo-Na gazou-gazouille des mômes dans leur poussette, Doo-Na fait des pâtés de sable, Doo-Na joue aux machine à sous, Doo-Na va chez l’esthéticienne (pour masquer ses coutures !), Doo-Na déambule sur un muret, Doo-Na se promène à la plage, Doo-Na tricote, Doo-Na fouille les poubelles, Doo-Na fait un tour en péniche, Doo-Na vole dans les airs (yeah !), et surtout Doo-Na se gonfle et se dégonfle… si seulement il y avait une caméra infrarouge dans la salle vous auriez pu voir le sourire niais qui illuminait mon visage tout le long de la projection.
Mais le pire, c’est que le film se défend. Certes, on pourra lui reprocher de trop vouloir mettre en scène la généralisation de son propos, insistant non sans lourdeurs sur l’incarnation réaliste de sa métaphore (et oui, autour le la poupée les gens aussi sont vides et peinent à trouver leur singularité). Alors que le film aurait fait sens malgré tout, sans avoir à s’attarder sur des personnages périphériques qui faute de développement fonctionnent comme des stéréotypes (le freeter humilié par son n+1 dans son boulot de merde, la hikikomori dépressive, la vieille fille complexée par les gamines qui chopent tous les mecs du périmètre, le petit chef frustré,…). Enfin, c’est pas si tranché que ça, car Koreeda a su les filmer. Mais, ainsi utilisées en inserts, ces scènes sentent la pièce rapportée ; elles auraient mérité à être utilisées au coeur du récit et lui apporter du contenu sans l’interrompre, comme peuvent le faire d’autres personnages secondaires (le vieil homme par exemple). Et en grand amoureux du fantastique je ne peux qu’être déçu du manque de confiance du réalisateur dans la portée de son allégorie, dont il se force inutilement à rappeler la portée.
N’empêche, le film est beau. Koreeda n’est pas un réalisateur d’une grande excentricité et sans doute pour cette raison il me semble qu’une histoire fantastique lui fait du bien, décomplexant sa rigueur à la limite du balai dans le fondement (Maborosi) et/ou son classicisme paresseux de réalisateur de films contemplatifs avec des vieux (Still walking). D’ailleurs, du peu de lui que j’avais vu jusqu’à présent, c’était After Life qui m’avait le plus convaincu : par accident ou pas (j’en sais rien) la manière qu’il a eu de rabattre son argument scénaristique fantastique vers une représentation réaliste (voire même plus) me semble très intéressante. Air Doll ne prend pas moins que le chemin opposé (avec ce type on ne sait pas à quoi s’attendre, c’est agréable) : loin de contraindre sa part de fantastique, il va au contraire l’accompagner tendrement – comme il accompagne la naïveté béate de son héroïne – dans de légers travellings, presque imperceptibles. Un regard léger donc, pas particulièrement distancié mais pas non plus intrusif : il laisse le film s’épanouir.
D’ailleurs c’est ça le film, l’histoire d’une fille qui s’épanouit, assez en tout cas pour ne pas avoir le sentiment d’avoir raté sa vie le jour où elle s’échoue dans le caniveau. A ce sujet la fin est très chouette, avec une scène de cul étrange et belle qui, si ma doctrine selon laquelle on peut juger des films à l’aune de leurs scènes de fesse est vraie, devrait suffire à faire de Air Doll un film qui vaut le coup d’oeil. Et qui, ce qui est finalement bien rare, parvient à réinventer les relations humaines sous un jour nouveau, comme pour nous les faire redécouvrir.

Mother (Bong Joon-Ho, 2009)

Retour à la dure réalité avec Mother de Bong Joon-Ho, un autre film que j’attendais. Et, autant le dire tout de suite, qui m’a bien déçu, d’autant plus qu’il se traînait une flatteuse réputation. Pas que ça soit honteux, mais bon, si ça reste regardable sans déplaisir c’en est pas moins très moyen.
C’est comme le titre l’indique l’histoire d’une mère, du genre pour qui son fiston attardé mental est la prunelle de ses yeux, son bichounet d’amour qu’il faut pas lui faire de mal et qu’elle sentirait même pas qu’elle a les boyaux qui traînent sur le ciment si par malheur son gamin s’entaillait le doigt avec un brin d’herbe vicelard. La mère poule coréenne typique, non ? Bref, un jour son gars est accusé du meurtre d’une lycéenne et devant l’immobilisme de policiers convaincu d’avoir classé l’affaire en deux jours elle décide de mener sa petite enquête perso.
Et là on se dit « ça ressemble à du Bong Joon-Ho ». En effet rien de plus typique, une histoire de prolos à coté de leurs pompes qui vont faire le boulot à la place de la police (tiens, comme dans The Host), police qui fait le service minimum et se contente du premier suspect venu qu’il suffit de faire avouer en lui tapant dessus (tiens, comme dans Memories of Murder). Bong ne se gène d’ailleurs pas pour jouer sur des références à ses films précédents, prenant souvent à contre-pied ce qu’elles pouvaient inspirer au spectateur. Bon point, du coup je ne dirais même pas qu’il s’agit de recyclage même si ce dernier pointe le bout de son nez. Bong va devoir y faire attention pour la suite, je sais pas s’il passera entre les gouttes à chaque film. Cette fois on lui accorde volontiers notre grâce car d’une manière générale Mother est bien écrit et plutôt intéressant. Quoiqu’on mettra un bémol sur les personnages, pas tellement pour un problème d’écriture que de direction d’acteurs poussant à surjouer. C’est classique dans les films de Bong et ça marche quand l’acteur en a sous le pied (Song Kang-Ho, Bae Doo-Na,…) mais forcément quand on se paye cette tanche de Won Bin c’est tout autre chose.
Reste qu’il y a ce point où on se dit « ça ressemble pas à du Bong Joon-Ho », c’est la mise en scène. Enfin, j’en sais rien, j’ai pas le temps de revoir ces films que je n’ai pas vu depuis quelques temps mais qui me laissent d’honnêtes souvenirs (en particulier Memories of Murder), mais j’ai comme l’impression que pour celui-là le père Bong se ramollit franchement – limite s’il brigue pas le poste de ministre de la culture –, à moins que je ne doivent revoir ses anciens films pour les réévaluer à la baisse. A peine une poignée de trucs chouettes à nous mettre sous la dent, au coeur d’une réal pas dégueulasse mais mollassonne (quand elle se prend d’emphase c’est pour nous balancer des violons à faire s’écrouler une deuxième fois les twin towers, on en demande pas tant), c’est bien peu. Je demandais pas du Park Chan-Wook, juste quelque chose de moins plan-plan.

Oxhide II (Liu Jia-Yin, 2009)

< coupure pub : intermède masochiste >

Comme chaque année la quinzaine des réalisateurs regorge de films à la mords-moi-le-noeud aussi extrémistes qu’hermétiques et poseurs – l’année dernière j’avions eu droit au très insupportable et terriblement long Now Showing de Raya Martin, le même Raya Martin qui cette année présente Independencia – tout ça sûrement dans le but de prouver que la quinzaine défend le cinéma, le vrai, celui qui met ses couilles sur la table de montage.
Cette année, le défi masochiste de la sélection a sans doute été Oxhide II de et avec Liu Jia-Yin. L’unique projection ayant lieu en même temps que l’unique projection de Nymph, je n’ai malheureusement pu assister au film. Mais je ne résiste pas à l’envie de vous transmettre son synopsis, particulièrement hardcore :
« Une table ; un dîner de bouchées ; une famille de trois personnes.
Neuf scènes tournées autour de la table, entre chaque scène, 45 degrés.
132 minutes en temps réel.
Voilà le sujet de Oxhide II.
La réalisatrice et ses parents jouent les trois personnages.
Il n’y a pas de quatrième personnage, à part les chats. »

</ coupure pub >

Nymph (Pen-Ek Ratanaruang, 2009)

Nymph donc, le film qui m’a empêché de voir Oxhide II. Alors certes c’est moins hard que le film de Liu Jia-Yin, mais dans le genre auteurisant déviant gentiment vers le chiant y a quand même du niveau ! Dans un sens comme dans l’autre, car le premier plan est assez sublime : long plan séquence en caméra portée errant dans la jungle, comme en caméra subjective, surprenant du coin de l’oeil le viol d’une nana par deux types sans doute pas très nets (plus pour très longtemps en tout cas) avant de passer son chemin et d’aller faire son petit tour dans la foret… avant de, oh surprise ! s’envoler littéralement. Très joli. On se dit même que Pen-Ek Ratanaruang aurait pu ne faire son film qu’en un plan-séquence à filmer les arbres et deux trois éléments périphériques qui créeraient un sens, et que ça aurait été merveilleux.
Il s’est quand même dit que raconter une histoire ça serait pas mal (quel idée biscornue !), il va donc coller aux basques d’un couple dont le mec s’apprête à aller prendre des photos de la jungle. La nana le suit je ne sais trop pourquoi car en fait elle aimerait bien être avec son amant de patron (et inversement). Un passage bien chiant. Pen-Ek Ratanaruang conserve peu ou prou la même mise en scène que pour son ouverture (sauf que c’est pas en plan séquence), le problème c’est que ce qu’on avait aimé dans la jungle ne fonctionne plus du tout dans des scènes d’intérieur et d’une manière générale les scènes montrant des interactions entre personnages : la caméra portée prend des atours de film d’auteur philippin je-m’en-foutiste et la photo délavée a vraiment une gueule de bidonville.
Le film reprend (un peu) du poil de la bête lorsque le bonhomme s’enfonce dans la forêt et que le film se met à ressembler à un faux film d’horreur. Enfin, un film d’horreur d’auteur (vous avez le droit de penser « lol »). Pas de stacato ni de porte qui claque quoi. Cela dit le son est très bien, jouant beaucoup sur l’ambiance hors champ. Dans le même ordre d’idée l’image est souvent floue. C’est pas encore du Grandrieux, mais ça marche et on aime.
Le film oscillera alors entre les deux tendances, balade hypnotique dans la jungle d’un coté et histoire de couple qui se défait de l’autre. La deuxième on connaît, c’est déjà dans les précédents films du réalisateur, par contre la première est assez inédite. Mais on se rassure, c’est bien du Pen-Ek : sa manière de faire partir son film dans 36 directions sans trop savoir dans quel sens aller et faire ponctuellement de jolies choses pour qu’en fin de compte cela mène nulle part, c’est tout à fait lui.

La Merditude des choses (Félix Van Groeningen, 2009)

Quand y en a plus, y en a encore, alors on va voir La Merditude des choses – comme le dialecte peu catholique du titre laisse penser, il s’agit bien d’un film flamand. Un film raconté par un type de trente ans bien passés qui revient sur son adolescence, à l’époque où il vivait avec son père alcoolo et ses oncles alcoolos et qu’il rivalisait de bon goût en combinant coupe mulet et pull-over tricoté par Mamie. C’est donc un peu rendez-vous à beauf land, comme dans un épisode de Strip-Tease d’il y a vingt ans sauf qu’il y a ni tunning ni soucoupe volante. Tout ça dans une sorte de chronique matinée comédie noire, très belgian touch – on pense notamment à Eldorado de Bouli Laners, lui aussi présenté à la quinzaine des réalisateurs (mais, pour s’intéresser au versant comédie noire, on est bien loin d’un C’est arrivé près de chez vous).
Quoi qu’il en soit, c’est effectivement le coté comédie qui fonctionne le mieux. Enfin, ça doit dépendre à quel niveau on fonctionne, mais un type qui dort dans son vomi avec le chat qui s’en régale moi ça m’éclate. Cela dit on ne se claque pas la cuisse toutes les trente secondes, il serait plus juste de dire que le film s’autorise de temps à autre des incursions comiques plutôt qu’il s’agit d’une comédie à proprement parler.
Du coup, je dois admettre ne pas avoir des masses de choses à dire sur le film. Avouons tout de même qu’il n’est pas moche, malgré le fait que ça se passe à Trouduc-les-Oyes. Par contre la narration est éclatée en flash-back multiples (le gars racontant son adolescence, mais revenant ponctuellement sur sa vie d’adulte), ce qui n’est pas une mauvaise chose en soit (au contraire c’est toujours bon à prendre) mais qui ici dévie le propos dans tous les sens, le film ne semblant trop savoir ce qu’il tient à représenter : chronique adolescente ? film de famille ? peinture sociale ? C’est un peu trop youplala comme ça vient. Du coup, ça m’en touche un peu une sans bouger l’autre.

Cette sélection commence donc pas mal du tout ! Mais cela sera-t-il suffisant pour figurer dans Ze Palmarès, classement dont on connaît la rigueur et l’exigence sans commune mesure ? Vous le saurez en lisant la deuxième partie de ce trépidant feuilleton !

Comments are closed.

À propos de ce texte