Camel(s) (Park Ki-Yong, 2002)

Après un film très honnête dans son genre malgré des petits défaut ici et là, et surtout cinq (cinq !) films au mieux plaisants à la suite, voilà enfin un film qui m’enthousiasme un peu dans ma chasse aux films coréens pas connus.
Park Ki-Yong, à l’instar de Shin Jeong-Gyun, fait partie de happy fews dont plusieurs films avaient été retenus dans ma présélection (le deuxième étant Motel Cactus, réalisé en 1997 [1]). Et contrairement à Twenty, Camel(s) ne déçoit pas. Tout le contraire même. Ça fait encore plus du bien que le film est le total opposé de ce à quoi je pouvais m’attendre, si tant est que je m’attendais à quelque chose, enfin, à tout sauf à ça. Pas que je le sentais mal (même si on a toujours des doutes), car avant même d’avoir fini mes recherches je savais qu’il se retrouverai dans le dernier carré. Que voulez-vous, c’est du noir et blanc et la jaquette du DVD m’intriguait (ça me faisait penser à un mix entre E.T. et Elephant Man, et ce n’est qu’en recevant le DVD que je me suis rendu compte que c’était une femme sur un lit, comme quoi l’imagination).
Merci Google, le film fait apparemment d’un projet nommé « Digital Nega », comprenant aussi Public Toilet de Fruit Chan et Last Scene de Nakata Hideo. Camel(s) fut vraisemblablement bien accueilli par la critique (en témoigne sa carrière festivalière), mais la compagnie de production ayant parait-il fait faillite au mauvais moment il fut distribué en salle par-dessus la jambe, une salle dans tout le pays pour un résultat ridicule de moins de 500 entrées [2] (et ça nous on aime ça, malgré le profond sentiment d’injustice qui nous révolte, on aime défendre des films que personne n’a vu, et franchement ça aurait été dommage pour notre quota de frime que le film soit davantage connu).

Camel(s) est sûrement aussi énigmatique que peut l’être son titre, dont je n’ai pour l’instant pas vraiment saisi la signification – que ce soit cette histoire de chameau ou la marque du pluriel entre parenthèses –, c’est un peu le versant documentalisto-expérimental du film d’auteur. Et qui commence donc de façon étrange (rappelez-vous, j’aime les scènes d’ouverture), dans une voiture, filmé depuis la banquette arrière. Un homme va chercher une femme, dont on ne sait pas vraiment si elle est agacée par son retard ou simplement peu bavarde, pour partir en week-end. On devine un peu qu’il y a de l’adultère là dessous, de l’adultère qui se tait, mais adultère quand même. D’emblée le rythme se pose lent, très lent, beaucoup de longs plans (avec quelques inserts, très peu, dans la première scène) pas très bavards. Ça sent le film méga fun de la mort à quinze kilomètres.
Et malgré le fait qu’on sente immédiatement qu’il y a du potentiel derrière (ça j’explique pas), Camel(s) prend la voie détestable et détestée du « film d’auteur auteurisant » : ça va foutre du plan séquence fixe à tout va, les trois mots prononcés pendant le film vont être cryptiques au possible, j’en passe et des meilleures. Et en effet y a du plan séquence, fixe pour un bon nombre (quelle horreur !), mais pour le reste le film ne va heureusement pas jouer sur l’hermétisme bas de plafond et nous épargnera la prétention qui plombe malheureusement bon nombre de films d’auteurs, en particulier asiatiques – et on lui en est tous très reconnaissants.
On suit donc un homme et une femme qui partent en week-end. On ne sait pas vraiment comment ils se sont rencontrés (même si on peut supposer que c’est à la pharmacie de la femme), mais ils ne sont de toute évidence pas très intimes (ils ne connaissent même pas leurs noms) et on se demande bien ce qui les a attirés l’un vers l’autre (si ce n’est le vide de leurs existences). En retard pour prendre le bateau qui devait les emmener sur je ne sais plus quelle île, ils se résolvent à passer la journée dans une petite ville portuaire : il vont au resto, mangent un peu et parlent un peu, vont au karaoké, vont au motel et font ce qu’ils ont à faire, remangent un peu, ce genre de choses, avant de s’en retourner chez eux. Voui, c’est tout. Dans le genre argument scénaristique à la limite du rachitique on a vu moins vide, je vous l’accorde. N’empêche, ça le fait quand même.

Au sujet d’un film il est rare que je soulève un tel point, mais il me semble difficile de passer à coté : à la vision de Camel(s) on est rapidement frappé par la justesse des dialogues, particulièrement bien écrits (à supposer qu’ils aient effectivement été écrits, ce dont rien n’est moins sûr). Bien que principale source de compréhension du film et des personnages, et donc relativement nombreux, ils ne semblent cependant pas trop présents, jamais on ne ressent le scénario sur-dialogué (comme dans malheureusement trop de films), probablement grâce leur rythme particulier, ménageant des espaces entre les répliques, tout en évitant le souvent pédant et artificiel mutisme – assurément un exercice d’équilibriste. On remarquera finalement l’aisance avec laquelle ces dialogues sont introduits et menés, de façon remarquablement crédible, que ce soit par l’attention avec laquelle les protagonistes vont chercher à meubler la conversation à partir de l’environnement immédiat ou leurs (vaines) tentatives pour relancer un échange avorté. On est loin de la frénésie dialoguiste et de la sempiternelle recherche du « bon mot » qui anime une bonne part du cinéma d’hier et d’aujourd’hui, du film franchouillard à la pitrerie tarantinesque : Camel(s) ne contient probablement aucune réplique mémorable, jamais on n’en récitera les dialogues à un buffet de mariage, et on se doit de saluer comme il se doit ce refus bien heureux de la punch line. Des dialogues remarquablement écrits donc, à moins que ceux-ci ne soient pour une bonne partie carrément improvisés – ce qui est fort probable et ajoute encore au grand mérite du couple de comédiens, particulièrement convaincants. Moi qui ai horreur des acteurs et des films d’acteurs (comme des films de dialogue), je dois m’avouer vaincu par la force et le naturel de leur jeu, qui pour le coup cesse presque d’en être un, les deux interprètes se révélant totalement habités par leurs personnages.

Cette importance accordée aux acteurs et aux dialogues est la résultante directe d’une mise en scène particulièrement sobre. Ce parti pris ne tient pour autant pas du je-m’en-foutisme, qui a vu Motel Cactus sait que Park Ki-Yong sait tenir une caméra. D’ailleurs, du point de vue de la mise en scène, Camel(s) est le parfait contre-pied du premier film du réalisateur : à des incroyables couleurs (photo de Christopher Doyle en renfort) et à une caméra voltigeuse, succèdent donc un noir et blanc granuleux (très belle photo encore, cette fois signée Choi Chan-Min) en numérique et un cadre le plus souvent fixe ou à peine mobile, pour des plans d’une longueur dépassant le plus souvent la minute (voir carrément plus). Renonçant à les occulter au montage, la réalisation joue donc volontiers avec les longueurs, et forcément – ceci ajouté à un contenu scénaristique anecdotique – Camel(s) n’est pas un film à regarder un soir de fatigue, sous peine de s’endormir devant (ce qui n’est même pas un reproche en fait). Quoi qu’il en soit, c’est lent, mais cet « abandon » du montage (qui cela dit n’est vraiment pas bâclé dans les scènes découpées, comme la première scène dans la voiture) confère au film un rythme particulier, presque ronronnant. Et le tout acquière finalement une belle consistance, par le jeu des acteurs comme j’ai déjà dit, mais aussi grâce à un soin tout particulier accordé à l’ambiance sonore. Celle-ci est très riche, assourdissante parfois, et donne une inédite présence à l’environnement hors champ (conversation en cuisine du restaurant, hurlement des goélands,…) ou aux petits détails qui ont le don de mettre la chair de poule au plus endurci des moines zen (l’atroce « tic-tac » des clignotants, qui jamais dans un film n’aura été imposé de la sorte). Et encore une fois, ceci sans phagocyter l’action principale et lui voler la vedette.

Le film commence alors à dévoiler son visage, bien moins lisse et anecdotique qu’il n’en a l’air au premier abord. En fait, sous ses dehors bien policés, Camel(s) est en fin de compte un film presque glauque, sale par son trop-plein de réalité brute, jusqu’à l’indécence. Y couve une douleur sourde et écrasante, d’autant plus que prenant sa source dans le quotidien le plus banal elle se fait d’une part difficilement évitable, mais surtout de plus en plus considérée comme normale par ceux qui la subissent. Ce poids sur les épaules des personnages, et la culpabilité qui va avec, peu explicité par le réalisateur mais néanmoins extrêmement perceptible rappelle (enfin, n’oublions pas que Camel(s) est sorti avant) en quelque sorte le très beau Ad-Lib Night (et de manière générale tous les films de Lee Yoon-Ki). Sensation renforcée par la similitude de structure entre les deux films, qui suivent tous les deux un voyage en aller-retour, voyage qui est autant lieu d’introspection qu’un éphémère échappatoire.

Quelque chose demeure tout de même un mystère pour moi, la classification « interdit aux moins de 18 ans » de ce film par le Korea Media Rating Board. Même si la frilosité de cette institution ne cessera de me stupéfier, j’arrive le plus souvent à voir ce qui peut motiver une classification, toute excessive qu’elle soit à mes yeux. Mais nous sommes là en présence d’un film parfaitement tranquille, vide de toute violence explicite infligée aux personnages – qu’elle soit physique, verbale ou psychologique (même si dans ce dernier cas, les personnages souffrent, mais encore une fois rien d’explicite) – et dont la seule scène de fesses est filmée de très loin de telle manière qu’on n’y voit même pas le quart de moitié d’un téton. En gros, ce film passe devant la commission de classification du CNC il choppe la mention « tout public » sans le moindre problème. A moins que le nerf de la guerre ne soit une quelconque « incitation au crime » mais ça serait sérieusement pousser Mémé dans les orties (rappelons qu’en Corée du sud l’adultère est passible d’emprisonnement, ça fait mal). Par fatalisme peut-être, mais on semble plus facilement accepter les égarements et le mal-être des jeunes (que cela veuille dire « ça leur passera en grandissant » ou au contraire « tout fout le camp, de mon temps on respectait les choses »), cela semble moins le cas des quadra qui sont la base de notre belle société (ceux qui bossent, élèvent des gosses et respectent les conventions… ou devrait le faire). Alors je me pose la question, est-il à ce point indécent, voir même subversif, de montrer le mal-être de l’employé père de famille moyen (à l’opposé du marginal de service, qui en fin de compte ne nous renvoie pas une si mauvaise image que ça, puisqu’on l’a écarté de la société), et sa pathétique et vaine tentative de s’y soustraire ? Camel(s) sent le rêve brisé et inavoué, la vieille rancœur d’accepter à contre cœur de n’être qu’une fraction de la masse et d’avoir dû se plier à ses obligations sociales (travail, vie de famille,…). Un moment, la discussion dérivant sur une connaissance (célibataire bien entendu, pire même, divorcée) passant une bonne part de son temps à crapahuter au Népal, la femme fait la remarque « seul un égoïste peut vivre de cette façon ». Dans une société où l’individualisme est une tare et où l’individu est étouffé par le collectif et la pression sociale (détail révélateur, les deux ont fait un mariage arrangé par leur famille) cette femme et cet homme réalisent en quelque sorte ainsi leur acte égoïste, si minime et insignifiant soit-il. Et même si finalement ils en souffriront, en silence bien entendu (de la même manière que leur crime doit resté caché leur souffrance ne peut se montrer, à ce propos je vous renvoie à la très belle scène de la douche), et peut-être malgré eux ils le regretteront (à la différence de ces sales jeunes, protégés qu’ils sont par leur inconscience), comme peut le laisser penser ( sans vouloir m’appesantir dessus) la rupture opérée entre les deux dernières scènes et leurs équivalentes au début du film (rappelez-vous, le film fonctionne symétriquement, en va-et-vient).
Camel(s) est donc la première vraie bonne surprise de ma petite sélection, d’autant plus que je ne savais pas quoi en attendre, et que de toute manière il en a pris le contre-pied. Finalement, radical et tirant le meilleur de ses parti-pris pourtant pas évidents, Camel(s) se trouve être un des meilleurs (le meilleur ?) avatars coréen du cinoche d’auteur austère. Juste dommage alors que son auteur n’ait depuis plus donné signe de vie – mis à part un segment de l’omnibus Twentydentity.

[1] assez beau film, bien que finalement assez vain
[2] source : koreanfilm.org

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