Bzjeurd (Olivier Sillig, 1995)

« Dans ce pays, les gens disent « la Terre » pour désigner la terre. Ils disent « la Mer » pour désigner la mer. Et ils parlent des limbes pour désigner les limbes. »

Ne le répétez surtout pas, mais j’aime la fantasy et je crois en elle. Bon, pas à ces livres-monde avec carte au début et bestiaire à la fin dans lesquels magiciens, voleurs, orcs et trolls se mettent sur la gueule dans une lutte sans merci du Bien contre le Mal. Ni ces interminables décalogies composées de pavés de 500 pages chacun contant les aventures de familles nombreuses sur X générations. Imaginez donc combien je galère pour trouver des titres intéressants : entre les très rares exceptions aux règles susmentionnées – le magistral L’Ombre du bourreau de Gene Wolfe, le cycle de fantasy ultime (sans famille nombreuse ni guerre du Bien contre le Mal d’ailleurs) qui vient d’être réédité par Lunes d’encre (sautez dessus) – et les petits OLNI que l’on ne voit pas venir et que souvent on ne voit pas du tout, il est la plupart difficile de faire son beurre. Et comme un gros lâche je me rabats donc sur de la SF, du fantastique ou de la trans-fic, dont ne serait-ce que la forme (pour commencer un récit unique et court) me sied d’avantage. Et il m’arrive heureusement de prendre des livres au pif.

Dans Bzjeurd, son premier roman, Olivier Sillig applique à la fantasy une écriture et une structure le plus souvent propre au fantastique. A savoir que le monde « fantasiste » mis en place, tout présent et essentiel qu’il soit, ne sera jamais expliqué. Tout juste sera-t-il superficiellement décrit, son apparence, sa consistance et son odeur, mais jamais explicitement présenté. Les rouages qui sous-tendent ce monde sont cachés au lecteur, qui ne peut qu’extrapoler à partir des bribes d’information dont il dispose, de sa familiarité avec la littérature fantastique, son bon sens et son intuition. Mais jamais il ne disposera d’une réponse claire et rassurante.
A peu de choses près, le monde est décrit dans les trois premières lignes : il y a la terre et la mer, il y a les limbes. Des étendues de limon instable et mouvant, gorgé d’eau, sur lesquelles seul un cavalier expérimenté peu s’aventurer sans risque de se voir engloutir à la moindre maladresse. Un monde désolé, une mer de sables mouvants sur laquelle se dessinent des vagues dans la vase et d’où émergent ça et là un îlot de roc où la vie peut s’accrocher. Ou une incompréhensible ville de fer noir.
Cette construction du récit, à cent mille lieues de la conception habituellement admise dans le genre – et que je lisais encore il y quelques jours sous la plume d’Orson Scott Card dans l’essai qui s’est vu faire l’objet d’une traduction aussi opportuniste qu’inutile de la part de nos amis de chez Bragelonne – à savoir que la richesse du monde fait la richesse du livre (quelle idée !), provoque un sentiment d’humilité et de confusion chez le lecteur, dépassé par cet univers pourtant simple mais insaisissable.

Le récit, minimaliste, est celui d’une vengeance. Celui d’un homme, Bzjeurd, devenu « chevalier du deuil » lorsque son village a été décimé par une mystérieuse bande de pillards. Un seul indice : l’étrange phalange d’argent que portait au petit doigt le tueur. Une seule piste : Kazerm, une immense forteresse de fer qui s’élève au milieu de limbes.
En chemin il rencontre Dreyo qui lui aussi se rend à Kazerm. Sans réellement savoir pourquoi, Bzjeurd le suit et s’engage avec lui au service de la ville. S’engage ? On ne sait vraiment dans quoi, ni à quoi. Ils sont tout d’abord conduits dans les mines de fer dans les sous-sols de la forteresse pour y extraire le minerai dont sont constitués les remparts. Aussi pour y apprendre la lutte et y entretenir un esprit de groupe. Ils sont ensuite promus soldats et surveillent les travailleurs, puis phalangistes. A chaque étape, Bzjeurd dois combattre et tuer son camarade le plus cher.
A première vue maladroite – trop artificielle, trop proche de la logique de quête d’un jeu vidéo (niveau, affrontement final, passage au niveau supérieur)–, cette structure du récit se fait finalement l’incarnation formelle d’un processus de formatage et d’embrigadement des phalangistes, survivants des raids sur les villages auxquels ils seront amenés à participer à leur tour. Le lent processus d’épuration dont ils sont peu à peu l’objet leur inculque un modèle de pensée systématique, en fait des tueurs conditionnés.

Mais ce qui fait la force de Bzjeud et son atypisme, ce sont son écriture et sa narration. Le récit minimaliste laisse peu de place à l’action et même si le lecteur (à peine moins que le héros) avance en aveugle, il n’est jamais question de suspense. Au contraire, l’écriture se concentre sur l’atmosphère, originale et prenante, installée avec subtilité. Sans détailler, usant beaucoup de l’ellipse dans le récit comme dans la description, Olivier Sillig laisse le lecteur imaginer, supposer. Quelques rares clés lui sont données, mais de toute évidence très peu : le fonctionnement de Kazerm comme son but ne seront jamais explicités, le lecteur comme Bzjeurd n’en acquerront qu’une vague connaissance intuitive.
Ce sont ces non-dits, cette part d’incompréhension, d’absurdité et d’irrationnel qui font de Bzjeurd un livre si captivant. Quand à son final, beau et puissant, nihiliste et désespéré, ironique enfin, il clôt de manière magistrale un roman qui n’en méritait pas moins.

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