Burst City (Ishii Sogo, 1982)

A l’origine, tout à mon envie de parler de Ishii Sogo, je pensais aborder le cas de Dead End Run, film récent (2003) et loin de faire l’unanimité même parmi les aficionados du cinéaste (moi j’aime et ce n’est que partie remise). C’est en écrivant l’introduction de l’article, où j’exposais mon choix à priori étrange et concluais en me jurant de revenir sur Ishii Sogo à travers certains de ses films plus « importants », que je me suis dit que c’était trop bête. Donc me voilà qui change d’avis, efface tout, change de DVD dans la platine. On parlera donc de Burst City. Un choix plus « consensuel » probablement, comme peut l’être la décision d’encenser un film plus ancien (1982) d’ores et déjà consacré culte, mais ne vous y trompez pas pour autant : Burst City est de ces films radicaux et improbables qui font recracher leur cinéphilie aux apparatchiks du cinéma normal.

Et puis finalement consacrer un article à Burst City sur ce blog n’est pas une mauvaise chose. Car vous m’y entendrez probablement chanter les louanges ou tout simplement vous toucher un mot de cinéastes comme Tsukamoto Shinya, Miike Takashi ou encore Fukui Shojin, cinéastes pour qui les films punk de Ishii Sogo – et en particulier Burst City qui en est l’accomplissement – ont été d’une énorme influence. Il est même pas rare chez ces réalisateurs de retrouver des plans, souvent parmi les plus marquants et les plus expressifs, directement empruntés chez Ishii. Un exemple parmi tant d’autres : le type qui dans Burst City attaque la ville debout sur son bulldozer, repris pour la scène finale de Tetsuo.
Et on comprend que ce film ait marqué ces réalisateurs, tant celui-ci est une folie furieuse au niveau visuel (à tous les niveaux en fait). A coté de passages à la cinématographie beaucoup plus roots, le film foisonne de bizarreries qui ne dépareilleraient pas dans un court métrage expérimental – c’est même parfois bien plus barge que bien des trucs soi-disant « extrêmes » que j’ai pu voir dans des expos. Pas étonnant, Burst City étant à la fois un grand film d’esbroufe et un grand film laboratoire où tout est permis.

La scène d’ouverture est d’emblée anthologique. La réunion de fulgurances cyberkeuponnes typiquement ishiiennes (highways nocturnes en vue subjective syncopée), de barbares de la route à la Mad Max (le film de Miller est sorti trois ans auparavant et sa manière très frontale de cadrer les engins et de faire entendre les moteurs a du déteindre sur Ishii) et de plans dans une tradition de yakuza-eiga. Un simple avant-goût de ce qui va suivre.
Puis suivent quinze bonnes minutes de plans backstage tournées dans un noir et blanc métallique, de concerts punk et de comédie musicale ponctuée de yakuza et de prostituées. Avant d’enchaîner sur un rassemblement de jeunes excités qui se défient au 400m départ arrêté avec leurs bolides customisés, le tout éclairé au phare de bagnole. Les mêmes gosses, et les mêmes punks, qui le jour venu glandent dans leur squat tout pourri. Le tout avec un petit arrière goût « documentaire » qui fait qu’on se demande si Ishii n’est pas en train de nous faire sa version portnawak du Godspeed You! Black Emperor de Yanagimachi Mitsuo, déjà peinture documentaire d’une certaine jeunesse marginale.
A cet amas bruyant d’où on commence à peine à trouver un commencement de scénario Ishii rajoute la dernière pièce de son puzzle : des terres dévastées, des friches industrielles, des décharges qu’on croirait conséquence d’une catastrophe nucléaire (« ça sent l’énergie atomique ici » dit un des personnage) et qui semblent entourer la ville. Ou inversement, comme si la ville s’était bâtie sur ces terres incultes, telle une Neo-Tokyo corrompue dès l’origine.

Burst City est alors une oeuvre au statut ambigu, entre film de SF post-apocalyptique dont il semble vouloir arborer l’esthétique – on a même droit à un gros mutant tout irradié – et sorte d’autofiction de la scène punk – on y retrouve, dans leur propre rôle, des groupes phares du mouvement comme The Stalin. A la fois représentation revendicatrice et brutale d’un présent fantasmé et extrapolation indus d’un futur qui lui revient dans la gueule. Deux faces d’une même pièce finalement liées, formellement par la dimension musicalement excitée du film et au niveau du fond dans leur volonté commune de raser la ville de la carte.

Alors même si on pourrait y voir comme une utopie punk, il est presque vain de se demander si Burst City est un film de SF : « no future » qu’il nous scande, balayant toute ambition de prospective. Un vrai manifeste punk quoi, qui certes dénonce ci et là quelques faits plus ou moins dérangeants (main mise de yakuza sur les quartiers et trucs du genre), mais qui surtout n’a envie que de tout casser en faisant le plus de bruit possible. On ne s’étonnera alors pas que le dernier tiers du film ne soit qu’une immense baston ; punks contre punks contre CRS contre freaks contre yakuzas ; jusqu’à l’arrivée de troupes d’élite dont l’accoutrement a tout d’un bis de stormtrooper et qui dans un déluge pyrotechnique fusionneront concert punk et série B post-nuke.

Après – tout fan du film que je sois et ravalant pour quelques lignes ma mauvaise foi – Burst City est un film assez bancal. Un premier temps parce qu’il n’y a pas de scénar et que finalement le peu qu’il y a (l’histoire avec la prostituée qui veut fuir) on s’en passerait. Mais j’aime les films sans scénario, vous le savez. Ensuite parce que le film souffre d’un rythme un peu bizarre, Ishii n’ayant pas encore acquis la maîtrise narrative qui sera la sienne. Seule la plus grande honnêteté du monde n’amène à vous dire ça, car personnellement cela ne me dérange absolument pas ! D’ailleurs Ishii lui aussi semble un peu s’en foutre, pour se consacrer principalement sur l’instant ; pour lequel il est d’ailleurs très doué.
Sa mise en scène est vive, brutale. Tout est dans le mouvement, l’énergie, le soulèvement ; ne nous étonnons alors pas que le cadrage soit des plus sauvages puisque seuls comptent les déplacements fous furieux de la caméra (parfois comme mise dans un mixer) et un montage au plus serré. Alors Burst City a beau être par certains cotés un peu superficiel, il fait preuve d’une énergie punk hors du commun et est ma foi terriblement fascinant. Et qui plus est il a manifestement profondément changé, sinon la face du monde, celle d’un certain cinéma japonais d’excités.

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