
Je ne fais aucun mystère du fait que je n’aime pas l’émission Tracks (sur ARTE) et que je ne la regarde plus. Mais quand j’aperçois un « Spécial Kitano » (émission du 8 avril 2010), du moins un « Spécial cinéma japonais » (en fait même pas, un simple « Spécial Japon »), je me dis que quand même, ça serait bête de louper ça.
Au pire, ça me donne l’occasion, avec un sujet en phase avec celui du blog, de décortiquer un peu ce que j’aime pas dans l’émission.
Je sens venir les remarques, je couvre mes arrières : non j’en connais pas cinquante des émissions de télé sur des chaînes à grande écoute qui parlent de Sono Sion (et autres). Mais cela suffit-il pour exempter l’émission de critiques ? Je ne pense pas.
Par ailleurs, le fait que les sujets de l’émission (et pas uniquement le spécial Kitano) soient des sujets qui m’intéressent, donc qu’à priori je fais partie de la cible, me légitime à en dire du mal.
Enfin bref, encore un billet dans lequel je vais passer pour un gros bileux ; alors que comme vous verrez j’y suis particulièrement mesuré et impartial (n’est-ce pas ?).
1/ sur Kitano
En lui même, le film sur Kitano (en gros, alternance d’entretiens et d’extraits de films) est pas mal. Rien de bien nouveau, mais l’émission ne s’adressant pas forcément à des bac+20 en cinoche japonais je dirais presque que c’est normal.
On note quand même sur certaines séquences l’influence des deux mamelles de Tracks : l’« art » et la « subversion/transgression ». Ainsi, quand bien même juste avant on nous apprend qu’il n’y était que pour les filles, Kitano plaque tout de même « la révolution » ; on sait jamais, on trouvera bien un ou deux téléspectateurs distraits pour ainsi croire que Kitano fut préoccupé par les problèmes politique de son temps. Un peu avant, on nous a présenté une « performance » de Kitano, où dixit la voix off il « réinvente la peinture au pistolet ». Quand on sait qu’il s’agit d’une installation permettant au spectateur de choisir la couleur des dinosaures en leur balançant de la peinture dessus, on se dit qu’il y a embrouille. Des détails ? rien de grave me direz-vous. Si seulement cette émission ne se structurait pas autour de ce genre de bons mots faisant glisser le sens jusqu’à le dénaturer.
2/ sur la « transgression »
Je vous disais que Tracks aime bien le subversif présenter les choses comme subversives, d’ailleurs c’est pas moi qui le dit, c’est eux : « ce soir avec Takeshi, c’est transgression à tous les étages ».
C’est pas leur apanage (on pourrait parler des ayatollahs du cinéma d’auteur qui placent la politique avant le cinoche, si seulement c’était le sujet), mais néanmoins typique de l’émission : tout se doit d’être transgressif. Parce que c’est vrai quoi, nique la police. Alors Araki est introduit comme « pervers, surdoué, transgressif », Tenmyouya affirme « je veux briser les normes », dans le cinéma des 70s « la transgression devient la règle »,… c’est pas forcément faux en soit, mais une nouvelle fois démonstratif du système Tracks.
Le mieux quand même, c’est quand l’artiste (étranger) remet en cause la société de son pays (Sono Sion : « au Japon il y a beaucoup de règles au cinéma, j’ai eu envie de faire et de continuer à faire tut ce qu’il ne faut pas faire »). Ça ne nous met pas en danger, nous français que cette subversion ne concerne pas, mais ça nous fait mousser en reconnaissant quelqu’un qui selon la formule n’est pas prophète en son pays.
3/ spécial Kitano ?
Que le film sur Kitano ne prenne pas toute la durée de l’émission, peu importe après tout (d’autant plus que l’émission est toujours composée de plusieurs petit docus). Mais leur était ils nécessaire d’user d’artifice pour tenter d’y donner un semblant d’unité et de construction ?
Ainsi, plutôt que de livrer le film en un seul bloc, celui-ci est fragmenté et dispersé sur la longueur de l’émission. Et on raccorde grossièrement, sans doute pour essayer de faire croire que ces correspondances font sens et (n’ayons pas peur d’être audacieux) que Kitano englobe le travail de tous les types présentés pendant l’heure.
Un peu artificiel toujours mais nettement plus intéressant, on pose des questions sur Kitano à d’autres des artistes interviewés, ce qui donne lieu à des réponses pas mal.
4/ sur Sono
Si certains pourront me trouver chipoteur sur Kitano (et le reste), dans la présentation de Sono Sion tout est à jeter. Et quand je dis tout, c’est tout, même ce que dit un Sono servant la soupe à des journalistes venus chercher un obsédé sexuel [1].
Passons sur des déclarations du genre « films tout aussi tordus qui l’imposent comme l’un des plus baroques des nouveaux réalisateurs indépendants », valable à la sortie de Strange Circus mais que depuis la filmographie de Sono Sion n’a cessé de contrebalancer en montrant un cinéma certes libre mais apaisé (oui, même dans Love Exposure) bien loin de l’exubérance un brin primaire qui l’a fait connaître ; idem de l’inévitable mention de Tokyo Gagaga, auquel aucun français n’a jamais assisté (sauf Jean-Jacques Beineix) mais que tout le monde ressort pour appuyer le coté artiste poète de Sono (souvenez-vous, les fameuses mamelles de Tracks).
Le reste se résume à « kung-fu culotte LOL » et autres « j’ai fait pipi sur des filles ». C’est pas comme si un film comme Love Exposure (pour ne parler que de celui-là) n’était pas assez riche pour y trouver un vrai sujet, dépassant ne serait-ce qu’un peu les clichés exotiques qui parasitent tout discours sur la culture japonaise.
5/ ce sur quoi j’ai rien à dire, n’y connaissant pas grand chose
Rien de particulier sur les reportages consacrés à Morimura, Miwa et Tenmyouya (même si le lien entre Tenmyouya et les autres me semble un peu fragile), puis Araki (même si on en a ras le cul de voir Araki dans chaque émission dédiée au Japon : innovez un peu, merci).
6/ sur Tsukamoto
Bon point, Tsuka contrarie la mamelle n°2 : « je ne me sens pas provocateur ni en rébellion avec la société » qu’il dit. Est-ce pour cette insolence qu’un réalisateur majeur se voit expédié en deux minutes et quarante malheureuses secondes ?
(je n’ose l’espérer)
7/ sur Nishimura
Nishimura aussi est expédié, mais ça va, lui il le mérite !
Nishimura est en fait le parfait client pour Tracks : il fait des films « extrêmes », il a des bonnes punch-lines,… après tout, on a déjà fait remarquer que ses films très export-friendly étaient davantage moulés sur une représentation occidentale du cinéma nippon déviant que représentatifs du cinéma d’exploitation local.
8/ sayonara les kids !
Pour finir, je ne résiste pas à lister les salutations débiles de la voix off, en japonais dans le texte. Vous savez, ce genre de condescendance vaseuse qui fait couleur locale : « konichiwa » qu’elle nous dit, je ne sais plus quoi est le « wasabi sur le sushi » (trop drôle), épuisant son maigre répertoire jusqu’à l’utiliser n’importe comment, elle nous accueille avec un « moshi moshi » bien senti, avant de conclure que « il va être temps de se dire sayonara ». Le pire, c’est qu’ils sont tellement fiers de leur connerie, celle du bonhomme qui rencontre son premier japonais et veux absolument baragouiner trois mots dans sa langue pour bien montrer qu’il s’intéresse à son pays, qu’ils répètent deux fois (deux fois !) la vanne qu’absolument personne n’attendait : « c’est kitanesque ».

Intéressant billet, j’ai pas grand chose à réagir sur l’émission spécial Jap mais tracks en général j’ai regardé fut un temps avant de vite capter que cette émission ne fait que survoler les thèmes qu’elle aborde, on ne voit rien quand il s’agit de sujets inconnus (la plus part des cas, faut bien l’avouer, le seul mérite de l’émission étant de parler de ces phénomènes culturels inconnus de nous – je me souvient d’un chouette mini docu sur la “sado musique” avec masonna et tout) vu qu’on découvre le sujet et qu’il nous manque les bases pour avoir un regard critique, mais dès lors qu’on assiste à un docu sur un sujet qu’on maitrise, catastrophe, on s’aperçoit à quel point le format court nuit au sujet, qui est traité par dessus la jambe, on n’en retient que les éléments les plus spectaculaires et les plus clichés pour ne surtout pas aller en profondeur…
du coup pas de remarques venant de moi, tracks cé nul et la démarche est pas très différente de celle d’émissions type cauet…
Comme Caixão, j’ai depuis quelques années décroché de Tracks. Un peu avec tristesse, d’ailleurs, c’est le genre d’émission, avec Le dessous des cartes, à avoir ce coté “j’occupe un créneau télévisuel unique”.
L’émission était d’ailleurs très rigolote pour ces quelques perles, parfois, ceux sur lesquels on tombait par hasard (comme ce sujet sur les Brutal Woods; ça valait son pesant de cahuètes); mais peu nombreuses, puis carrément rares, jusqu’à disparaître.
À moins que ce ne soient mes exigences qui ont fini par bouffer le vernis de Tracks et là, bon, visiblement, nous sommes quelques uns à nous faire la même réflexion.
qu’on nous rende feu l’oeil du cyclone :’(
Le “reportage” sur Kitano est signé Montmayeur. Je n’ai pas vu l’emission (Tracks me fatigue, alors que quelques années en arrière je n’en loupais pas un opus. Un peu comme vous tous, donc), mais comme je ne suis pas fan de l’approche de Montmayeur je ne suis pas franchement tenté de mettre la main dessus tes commentaires ne me rassurant pas beaucoup plus sur l’interet général de l’emission dans son entier.
Je n’ai pas vu ce Tracks, mais il y a quelques semaines au début de leur cycle Japon, j’ai regardé leur doc sur le pinku intitulé Mourir d’amour, qui a tendance à s’éparpiller au delà du sujet initial et qui de facto se raccroche quelques fois au wagon avec un manque de subtilité certain. Pourquoi je parle de doc ? et bien parce que défaut m’a fait penser à celui du doc de Montmayeur sur le yakuza eiga : ne pas parler cinema. Montmayeur cause longuement des yakuza, mais évite soigneusement de porter cette figure sur un niveau mythologique, soit le yakuza au cinema, donc le yakuza eiga. C’est génant. Et mourir d’amour a le meme défaut, puisqu’il s’etend sur la sexualité “différente de notre point de vue occidental” tout en oubliant de replacer la thématique dans une approche d’etude de cinema. Dans les deux cas on a des docs pas mal torchés, mais qui ne feraient pas tache sur Envoyé Spécial alors que ça devrait etre des études orientés depuis et vers le média cinema. Et ça, ça m’enerve.
Et pour te faire plaisir Epikt : Montmayeur a semble t’il fait un doc intitulé Les Enragés du cinema coréen. Je te laisse te renvoyer à un billet précédent.
On pourra creuser le cas Montmayeur un autre jour, moi non plus ne suis pas fan (et oui, c’est lui qui a réalisé le film ‘Les Enragés du cinéma coréen’ : là je suis même plus “pas fan”, je suis pas d’accord ^^).
Après, comme je l’écris dans mon billet, le doc de Montmayeur sur Kitano n’est pas spécialement mauvais non plus (c’est pas l’objet de mon agacement). Même s’il manque de point de vue à mon goût. Il parle effectivement plus du personnage Kitano que du cinéma de Kitano, mais dans ce contexte particulier c’était à mon sens la chose à faire (ne pas parler du cinéaste uniquement, mais également du comique, du peintre, etc).
Pas grand chose à rajouter, finalement, même si je n’ai pas eu l’oeil aussi pointu et attentif durant l’émission. J’ai appris quelques trucs, mais finalement peu, car certaines anecdotes sont bien plus détaillées dans le bouquin Kitano par Kitano sorti récemment.
Sinon, si Télé7Jours indique un “Ken Takakuri” dans ses colones pour la prochaine diffusion de Black Rain sur une des chaînes cinéma, j’ai bien aimé “L’Eté de Kikujuro” de la voix-off très “Tracksienne” (oula, attention je suis prétentieux et intello, j’ai transformé le nom en adjectif!).
le Kakeshi Kitano de Epikt est pas mal non plus :p
Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler ;)
On peut dire ce qu’on veut de Tracks, ça reste quand même une chouette émission qui essaie de s’intéresser à tous types de culture sans trop d’aprioris. Ce n’est pas une émission qui se veut intellectuelle et qui n’a pas pour but de présenter la carrière complète d’un seul artiste (sauf émissions spéciales).
Leur objectif, donner l’eau à la bouche et inviter les gens à en découvrir plus sur les sujets qui les ont intéressés. C’est une émission qui se regarde sans prise de tête, il m’arrive aussi de ne pas du tout aimer certains thèmes abordés ou certaines émissions. En attendant je n’en connais aucune autre qui traite d’autant de sujets différents. Après chaque membre de leur équipe apporte son point de vue, le contraste entre chaque sujet pouvant paraître violant mais donnant du relief et un éclectisme plutôt amusant.