l’illusion du « cinéma coréen enragé »

Ouais, je sais, je réagis encore une fois à la bourre (d’autant plus inexcusable que Pierre du blog d’en face en avait parlé à l’époque) mais je viens tout juste de mettre la main sur n°223 (octobre 2009) de Mad Movies, où se trouve un article d’Olivier Lehmann intitulé « La Corée enragée ». Un article qui n’a rien de particulier, mais qui a le don de m’agacer.
(et quitte à être en retard, j’ai attendu de finir mon article sur des « films coréens improbables » pour mettre en ligne celui-là, car ça va bien ensemble je trouve)

1/ la faute aux journalistes ?
Ça c’est juste pour ne pas avoir l’air de trop taper sur le pauvre Olivier Lehmann : une grande partie de ce qui m’agace ne se trouve pas dans l’article, mais dans le paratexte – en deux mots, le mini-résumé en page de sommaire, le titre et le chapô introduisant l’article – dont on ne sait pas vraiment qui en est l’auteur. En effet l’article, s’il évoque bien une « nouvelle génération de cinéastes », se résume à la présentation de trois films bien dans la ligne Mad Movies, cad « de genre » et « fauchés ». Pour autant que je me souvienne, n’y apparaît pas le mot « enragé ».
Bref, on peut se demander dans quelle mesure le ridicule de ce genre de termes journalistique est le fait de rédac’ chefs et autres stagiaires n’ayant pas vu les films et dont le seul soucis est la marketibilité de l’article et les bons mots avec lesquels ils peuvent le mettre en lumière. Et dans quelle mesure ce formatage ne déteint pas sur les journalistes, puisque la « nouvelle vague » dont Lehmann parle, en mode automatique, dans son intro est contredite par une citation de Oh Young-Doo [1] que le magazine, pas effrayé par la contradiction, a même reprise en gros.
(et il y en a encore pour me demander pourquoi être journaliste pro ne me tente absolument pas)

2/ ça veut dire quoi « cinéma coréen enragé » ?
Ah oui, c’est évident, ça rend bien. Que dis-je ? ça sonne familier. Et pour cause…
Dans le résumé du sommaire les films présentés s’opposent aux « thrillers classieux ou haletants » [2], ceux là mêmes [3] qui furent mis en avant dans un film d’Yves Montmayeur appelé, je ne vous apprends rien, Les Enragés du cinéma coréen. Tiens tiens. Jamais je n’aurais espéré si bel exemple de blabla journaleux voulant dire, littéralement, tout et son contraire.
(en passant, j’ai également dans ma bibliothèque un livre de Julien Sévéon intitulé Le Cinéma enragé au Japon : cette fois, troisième utilisation du terme, « enragé » renvoie à des prods violentes/socialement engagée/avec du cul dedans et indées/underground si possible)

3/ l’épreuve des faits
Règle d’or : toujours se méfier de ceux qui s’enthousiasment après avoir vu un film en festival (surtout quand il est journaliste à Mad Movies).
Des trois j’en ai vu qu’un seul, il est vrai le moins alléchant sur le papier : Norvegian Woods. Est-ce cela être « enragé » ? C’est un film « fun » et porté sur le délire, où la violence (qu’elle soit physique ou psychologique) est désamorcée par le décalage comique, soit tout le contraire de ce que j’entends comme un film « enragé ».
Mais on était prévenus : la citation de Oh Young-Doo reproduite en gros (toujours la même) va à l’encontre d’une quelconque « rage » [4].

4/ l’illusion de la nouveauté
Avec le temps je suis de plus en plus persuadé que l’enthousiasme à tout vent est le pire ennemi du critique – nous le laisserons aux éditeurs, qui en ont bien besoin – et qu’il convient, à chaque fois qu’il s’impose à nous, de le remettre en question avec une ardeur renouvelée. Pensez à tous ces films pour lesquels vous vous êtes enflammés, les louant en des termes dignes de communiqués de presse, et que vous avez revu par la suite en réalisant que finalement il n’y avait là rien de particulier.
Je crois savoir que les gars de Mad se revendiquent « fan », ce qui explique sans doute mon agacement constant à la lecture de ce mag (alors même que dans le lot il y a plein de films qui m’intéresseraient si seulement je n’avais pas cessé de leur faire confiance pour la raison précise que j’évoque dans ce billet). Cet enthousiasme, en bon français « prendre les vessies pour des lanternes », tout louable qu’il soit, entre en contradiction avec la moindre prétention critique (qui demande de prendre du recul). Pire, il illustre parfaitement l’effet pervers de l’abus de too much, qui à force de s’enthousiasmer pour du vide nécessite de s’enthousiasmer toujours davantage [5].

Un extrait pour finir, où le rédacteur découvre avec candeur une des raisons d’être fondamentales, si ce n’est la raison même, de la fiction et plus spécifiquement du fantastique :

« Parfois, je rêve que je tue quelqu’un »  avoue le réalisateur Kim Jee-Yong, dont c’est ici le premier long métrage. Il ajoute après réflexion : « Tout le monde voudrait explorer la part sombre de son subconscient. Avec ce film je propose aux spectateurs de faire un rêve curieux mais unique en ma compagnie. ». Alors, amateur de cigarettes qui font rire ou simplement metteur en scène aussi ambitieux que visionnaire ? Kim est probablement un peu des deux, surtout quand il ajoute : « La présence du fantastique s’apparente à une réalité intensifiée, dont le but serait de créer une catharsis au quotidien pour chacun d’entre nous. ». Ah oui, quand même.

Ah oui, quand même.

[1] « Je n’ai pas l’impression que nous faisons partie d’une nouvelle vague. [...] » (la suite et fin à la note 4)

[2] la citation complète :

Si le cinéma coréen a plutôt tendance à s’illustrer avec des thrillers classieux ou haletants, le Pays du Matin Calme s’était jusque là montré plutôt discret en matière de bandes disjonctées (à part un Save the green Planet par ci ou un Attack the Gas Station! par là). Heureusement, voilà que se révèlent à nos yeux ébahis trois péloches azimutées nommées Bloody Shake, The Neighbor Zombie et Norvegian Woods, toutes « Olivier Lehmann approved ». Gage de qualité s’il en est !

[3] je suppose que « thrillers classieux ou haletants » fait référence aux Memories of Murder, Sympathy for mr Vengeance, Public Enemy et autres The Chaser.

[4] « [...]Nous voulons juste nous amuser un peu en essayant de proposer quelque chose d’un tant soit peu original, en tout cas en Corée. »

[5] mais cet enthousiasme un peu naïf et amnésique n’est-il pas préférable à l’aveuglement passéiste de certains ? (exemple au pif : Télérama qui en janvier dernier titre sur Rohmer et, accrochez-vous, « L’éternelle jeunesse du cinéma français »)

§ 3 commentaires sur “l’illusion du « cinéma coréen enragé »”

  • AK says:

    Tu vois le mal partout…
    Le terme “enragée” est juste dans le champ lexical du numéro 223 et de son dossier spécial “Virus”.

    A.K.

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  • Epikt says:

    Curieusement, le dossier Avatar du même numéro n’est pas contaminé.
    Sinon, cf le premier point : les bons mots du rédac chef mènent à ce genre de conneries (d’autant plus qu’à propos du cinéma coréen, “enragé” avait déjà utilisé et est déjà connoté).

    ReplyReply
  • Guillaume says:

    j’aime bcp la capture de la couv Telerama. D’un coté l’eternelle jeunesse du cinema français à propos de Rohimer, et en haut dans le bandeau un tres beau La critique a t’elle perdu son sens critique ? Magnifique pied de nez à leur couv’. Moi qui croyais que Telerama aimait uniquement se contredire sur un laps de temps assez long, et bien je me trompais lourdement. Ils sont bel et bien à l’heure du web2.0 et font ça en direct.

    Sinon, le cinema coréen n’est ni enragé, ni engagé. Au contraire il s’affirme puissament consensuel dans ses grandes lignes. Et comme le seul cinema coréen auquel on a acces est le commercial…..

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