
Il y a deux idées fausses, mais répandues, au sujet de la capture du réel et de la capacité du cinéma à transmettre le réel.
La première, c’est bien évidemment de penser qu’en filmant en plan général et en ne coupant pas, le réel filmé impressionnerait, pénétrerait, la pellicule, prêt à être transmis brut au spectateur.
La seconde au contraire, c’est de penser qu’en singeant des méthodes de prises de vue documentaires (méthode run & gun à la Cloverfield) on confèrerait une aura de réel à la fiction.
L’émotion documentaire – cette sensation intime de se trouver en face de quelque chose de réel et de faire corps avec cette réalité – me semble se trouver ailleurs, paradoxalement bien loin de tout documentaire véridique ou simulé.
Il y a un plan qui constitue pour moi la quintessence de cette émotion, extrait de Time and Tide (Tsui Hark, 2001) :
Je ne vous cache pas que j’adore ce plan, je le regarde en boucle, et quand il m’arrive de parler de cinéma d’action je le sors comme exemple une fois sur deux.
Entre autres choses, ce qui m’y fascine est la sensation de chute et de vertige qu’il procure ; je connais peu de plans aussi immersifs. Mais surtout cette impression que j’ai de sentir l’opérateur passer par la fenêtre et se jeter dans le vide, descendre la façade en rappel, tout en essayant de stabiliser son cadre sur sa plongée vertigineuse.
Avec un peu de redéfinition de concept on pourra qualifier ce plan de documentaire, au sens où il nous renseigne bien plus sur l’instant de sa capture que n’importe quel plan de Depardon, et l’émotion qu’on y puise est infiniment plus authentique.
Il y a un plan d’une situation similaire (un homme qui passe à travers une fenêtre et la caméra qui le suit) avec lequel j’aimerais le comparer, un extrait de The Man from nowhere (Lee Jeong-Beom, 2010) :
Le plan est plutôt chouette (je déteste suffisamment le film pour me permettre de lui reconnaître ça), limite on se croirait dans Blade 2. Mais, si l’action filmée est similaire, la sensation procurée par la séquence n’est pas de même nature. J’oserais même affirmer qu’elle est bien moindre dans le cas de The Man from nowhere – et même si vous n’êtes pas d’accord, vous serez bien obligé de reconnaître que le spectateur y est bien moins impliqué.
On pourra penser que ce manque d’implication à pour origine l’utilisation de l’image de synthèse, qui désincarnerait l’image, tout ça. J’entends l’argument, mais je n’y crois qu’à moitié. Et même si j’y croyais (en fait j’y crois peut-être bien, voir les commentaires), cela ne me semble pas le principal. On pourrait d’ailleurs bien imaginer un plan identique à celui de Time and Tide réalisé grâce à un trucage numérique.
La différence entre ces plans tient principalement en deux points, qui peuvent donner des pistes quand à la caractérisation de mon « émotion documentaire ».
Tout d’abord, la sensation de pesanteur, et globalement la présence physique : la caméra de The Man from nowhere n’a pas de poids, elle « flotte » comme libérée des contraintes physiques ; celle Time and Tide a un poids, et comme tout objet pesant lâché dans le vide elle suit une trajectoire « balistique » de chute libre.
Ensuite, l’angle de prise de vue : dans The Man from nowhere la trajectoire est au contraire « sinusoïdale », je veux dire par là qu’elle se redresse après son plongeon ; et dans l’ensemble, alors que Time and Tide est très vertical, l’angle de prise de vue y est principalement horizontal. En fait, dans The man from nowhere la caméra ne donne jamais l’impression de tomber, elle ne fait que suivre le personnage.
Ces observations nous permettent de distinguer d’un coté une caméra abstraite, un point de vue de l’esprit, dont l’objet est de suivre l’action ; de l’autre une caméra physique qui accomplit l’action et l’incarne. C’est peut-être bien ça, mon « émotion documentaire » : l’incarnation de la caméra, et par ce procédé l’immersion du spectateur dans le film par son identification à la caméra.

Fort intéressant que tout ça! Plusieurs remarques me viennent:
- Je dois revoir Time and Tide aujourd’hui.
- http://www.youtube.com/watch?v=USHz6TQyXwg (oui je n’arrive pas comme toi à mettre une vidéo nette et pile poil de la bonne scène, j’ai juste trouvé ça)
Ça me semble ressembler plus à “The Man from nowhere” (pas de chute) mais pourtant j’y ressent une vraie émotion documentaire, liée à justement l’inverse de “Time And Tide” c’est ici le moment d’apesanteur du “vol” de Jason Bourne qui est fidèlement retranscrit par cette mise en scène… is’n it ?
- http://www.youtube.com/watch?v=Hds9YohJ0-8 et http://youtu.be/xpml251NxGw
Deux trailers (dont un fait par un fan) assez différents mais plutôt bien représentatifs d’un docu que je te conseille de voir (toi qui est assez fan des liens entre ciné et documentaires) : A Very British Gangster. C’est pile l’inverse de ce dont tu parles mais ça marche avec la même efficacité. A savoir qu’on a pas ici des acteurs filmés comme dans un docu, mais d’authentiques gangsters qui se la racontent comme s’ils étaient dans Reservoir Dogs!
La réal joue beaucoup, pleins de plan d’ambiances, des plans de grues, de la musique cool, etc. c’ets filmé comme un polar hype sauf que tout est vrai, et entre les interview des truands et les travellings nocturnes, le réal arrive à saisir avec une justesse assez hallucinante la réalité de la vie de ces types, entre portrait intimiste et cabotinage!
-Au final tout ces exemples me poussent à dire que l’impression de réalité se crée au montage, et qu’elle se situe souvent là ou on le pense pas… en tout cas elle est totalement absente de toutes ces scènes pourries où pour faire réel on supprime toute mise en scène pour se retrouver avec des gros plans d’acteurs qui racontent ce que leur personnage est censé éprouver à un autre acteur jouant un journaliste (cf les faux passages docus de District 9)
Bien vu pour Jason Bourne.
C’est assez similaire à Time and Tide au sens où la caméra incarne, dans une structure qui rappelle le “canon” musical, l’action du personnage (en passant, l’apesanteur n’est pas provoquée uniquement par ce plan, mais aussi j’ai l’impression par le précédent où le saut est vu de profil – je trouve cette scène plutôt bien découpée).
C’est moins spontanément “documentaire” (mais quelle part de provoc dans le choix de ce terme ? ^^), parce qu’on n’y sent pas les pieds de l’opérateur qui prend appui sur la façade, mais oué, c’est ça l’idée.
Quand j’y repense, il y a là dedans l’idée de performance physique de l’acteur/cascadeur qui serait incarnée à son tour par la caméra. Incarnation.
(du coup je me demande si en fait je ne crois pas à l’argument “image de synthèse”, quel blougiboulga)
PS : pour caler une vidéo youtube, tu peux facilement indiquer le timing en fin d’url sous la forme &t=*m**s
=> http://www.youtube.com/watch?v.....&t=8s (mais c’était très bien comme ça)
(mais pour mes deux vidéos y a pas de secret, j’ai rippé les extraits que je voulais et les ai uploadé moi-même, c’est plus propre)
Je ne sais pas s’ils relèvent exactement de l’émotion documentaire, mais là je pense aux deux longs plans séquences du film de Cuaron, Les fils de l’homme. L’un vers le début, dans la voiture au moment de l’embuscade, avec cette caméra qui tourne, à tel point que l’on ne sait plus où elle se trouve. Avec les passagers ? A l’extérieur ? L’autre près de la fin, dans la ville/camp de rétention, pendant les combats de rue. On est littéralement avec les acteurs. Assourdi par les explosions et les détonations. Courbé comme pour échapper aux balles.
Hello insectos,
Pas mal ton idée; ma préférence va quand même pour la chute de The Man from Nowhere. Elle a un côté moins géométrique que celle de Time and Tide, qui est un peu trop clean à mon goût.
Il y a effectivement une sensation de flottement: elle aurait peut-être été plus forte si elle avait été plus rapide, mais la distance est beaucoup plus courte.
Bref tout ça pour dire que j’aurais eu tendance à avancer que la chute de MFN fait plus “émotion documentaire” que celle de TT. Elle est juste un chouia courte. Que tu n’ais pas aimé le film, en revanche, cela ne m’étonne pas.
les plan “rush” (plan gazon, plan lancer de grenade) du final du Syndicat2 .. tu les mettrais dans le lot?
me semble me souvenir de certains plans interressants aussi dans The Blade, notamment un plan où on voit un méchant nous trainer (mais c’est vieux .. possible que je dise des conneries)
Pas mal le plan de Man from nowhere quand même, on voit que le gel tient très bien, même après une roulade.
Ubik > Non.
Ton premier plan ( http://www.youtube.com/watch?v=vF7d0RJezbs ) c’est une caméra “abstraite” très normale, la seule particularité c’est que c’est un plan long.
Le deuxième ( http://www.youtube.com/watch?v=saGaBJMqQo8 ) c’est un quasi “run & gun”, avec un caméra qui “fait comme si”. Très courant dans les scènes de guerre pour les rendre immersives (Il faut sauver le soldat Ryan par exemple, grand classique : http://www.youtube.com/watch?v=DOC-E3qIsUQ ). Il ne faut pas confondre “immersif” et “documentaire” (surtout pas “documentaire” comme je l’entends là).
Si tu fais attention à tes deux plans, la caméra est d’ailleurs une caméra à la troisième personne (à l’exception d’une entourloupe de 2’53″ à 3’45″ dans la scène de guérilla : http://www.youtube.com/watch?v.....38;t=2m45s ) et est là pour suivre l’action.
Sans Congo > tu peux préférer celle de MfN (sale coréen !), mais pas la trouver “plus documentaire”, ça non, t’as pas le droit !
C’est pas une histoire de distance, c’est une histoire pour la caméra d’accomplir l’action. Par analogie au jeu vidéo, la prise de vue de MfN est à la troisième personne (c’est le genre de “plan” qu’on trouve d’ailleurs dans les TPS modernes), celle de T&T est à la première personne : elle accomplit l’action – je veux dire physiquement, on le sent – en même temps qu’elle capture l’action du personnage (pour ça je parlais de structure en canon).
(yes pour le coté géométrique de la prise de T&T, j’adore ces lignes)
Martin > les plans rush, non. Ce sont des plan abstraits, détachés de toute considération physique.
Me souviens plus du plan de The Balde (ça m’évoque vaguement quelque chose). Mais sans trop y réfléchir certains plans en caméra subjective doivent pouvoir coller, quoique surement ça soit pas systématique.
Intéressant, mais il me semble que pour que ce travail du concept de documentaire fonctionne, il faudrait se passer de la référence à Depardon… On aime ou on aime pas, mais la différence tient au dispositif documentaire (à proprement parler) de Depardon qui cherche à filmer le réel sans lui demander de se mettre en scène… chose possible comme le dit Caixão mais qui dépend du sujet traité (voir le dispositif mis en place pour 10e chambre – Instants d’audience). Et donc cette caméra documentaire est prisonnière du réel, elle fait avec, elle cherche à s’y glisser (parfois elle prend le risque de jouer avec, ref au commentaire de Caixão). In fine, chez Depardon la recherche de l’émotion, surtout dans la Vie Moderne, se fait au montage.
Est-ce qu’on pourrait parler de réalisme de la caméra au sens littéraire par opposition au naturalisme du dispositif de Depardon? On aurait chez Tsui Hark une caméra hugolienne :-D
j’ajouterai que la caméra de Tsui Hark nous laisse quelques secondes pour voir l’arrière plan – et quel arrière-plan ! – (2 grandes différences avec celle de Lee Jeong-Beom) et cela me semble participer de l’impression documentaire (réaliste, hugolienne?) de la séquence. Ces immeubles de Hong Kong tout de même…
Le terme “documentaire” est effectivement provoc. Tu es plus dans l’intégration de la caméra dans l’action. Cherche aussi chez McT.
Et amusant que tu parles “d’opérateur” pour T&T, alors qu’il n’y en a pas. La caméra part toute seule dans le vide.
Yooy > attention ! de la même manière qu’Ubik tombait dans le piège numéro 2 “plan séquence run & gun”, tu tombes dans le piège numéro 1 “documentaire au sens où on l’entend en général”.
Ainsi quand pour cette scène je parle de “documentaire” (encore une fois : provoc’ !) je ne pense absolument pas aux immeubles ou à l’environnement en général : la même scène fonctionnerait sur une falaise ou un building futuriste, je ne m’y intéresse pas du tout aux “vrais” immeubles HK, mais au “vrai” mouvement d’un type qui passe par une fenêtre.
Et puisqu’on parle de “vrai” :
AK > tu tiens ça d’où ?
(c’est vrai que maintenant que tu le dis, ça peut se faire avec un combo rail+poulie)
Si c’est le cas, y a deux trucs qui m’abusent, des défauts du dispositifs mais qui participent à tout ce que je ressens : le dodelinement de la caméra à l’attaque de la fenêtre, qui fait très caméra portée ; et la manière avec laquelle le cadre “rebondit” après avoir un peu plongé (~6-7s), avant de se stabiliser bien verticale.
Je vois très bien la raison du premier (une caméra suspendue à des cables, mêmes serrés, ça tient pas forcément droit), mais pas du second.
(et oui, McT)
Un reportage (ou making of ?) où Tsui Hark montrait comment ils avaient créé le dispositif qui permettait de jeter la caméra par la fenêtre.
(désolé je ne me souviens plus du tout où et quand j’ai vu ça…)
Rien à voir, mais Monsters, quand même.
oui Monsters….