« Tu peux pas comprendre, c’est japonais. »

Combien de fois aura-t-on lu/entendu cet argument tarte à la crème, au détour d’une conversation où on avouait trouver tel film japonais (ou d’une manière générale asiatique) bien chiant : « ouais mais pour bien apprécier ce film il faut connaître la culture japonaise, les tenants et aboutissants du shinto, du bushido, de la bombe atomique, du découpage de sushi, etc ». Vous voyez ce que je veux dire, c’est un classique.

Tout d’abord, je ne peux m’empêcher de trouver cet argument bien condescendant, puisque supposant a priori l’ignorance de l’autre. De façon assez inutile d’ailleurs, car la plupart du temps l’interpellé se défend de la manière suivante : « pour qui tu me prends mon gars ? je regardais déjà des films japonais que tu mouillais toujours ton lit, j’ai une facilité assez déconcertifiante avec les patronymes nippons, j’ai écrit une thèse et dix bouquins sur le sujet, je vis au Japon depuis vingt ans, je suis un Asian serial fucker et si tu me crois pas je te copie-colle des extraits de la wikipédia jap », bref répond sur le même mode, façon qui pisse le plus loin.

C’est de bonne guerre, mais ça ne me semble pas une bonne manière de répondre à l’argument. Pour la simple raison que répondre sur le même registre que la mise en cause consiste à valider sa pertinence, alors qu’on devrait au contraire la remettre en question. On ne peut pas répondre à un argument invalide, sous peine d’orienter la discussion dans un cul de sac [1].

Pourquoi donc cet argument est-il invalide ?
Pourquoi par exemple vous n’avez pas besoin de connaître quoi que ce soit aux rites funéraires japonais pour trouver Departures (Takita Yojiro, 2008) très nian-nian et salement mis en scène, avec ses cadres qui veulent rien dire et ses raccords complètement boiteux [2].

L’exemple nous donne un premier élément du réponse : un film ne s’évalue, ni ne s’apprécie, sur des critères « culturels », mais sur la pertinence de ses options de narration et de mise en scène.
Et quand bien même ces options trouveraient leur source dans un trait culturel, une philosophie locale ou que sais-je encore, une argumentation bien menée peut en pointer les faiblesses aussi bien que de n’importe quelles autres options de cinéma. Cette argumentation n’aura pas besoin de la connaissance du fondement de la mise en scène décriée [3], uniquement d’un système cohérent de critères d’évaluation [4].

Autre chose. Les caractéristiques « typiques » défendues par les tenants de ce genre d’argument sont bien entendu des traits récurrents du cinéma japonais : caractère contemplatif, non-dit, hermétisme,… (ou, inversement, la bizarrerie)[5]
Et justement parce qu’ils sont récurrents, ces traits cinématographiques sont aussi facilement associés à des traits culturels par tout ceux qui ne peuvent s’empêcher d’entamer la critique d’un film étranger par un cours d’anthropologie sociale. Approximation, glissement dangereux, immonde gloubiboulga !
Derrière cette envie de convertir la caractéristique cinématographique en caractéristique culturelle se cache (très mal) une vision du cinéma « exotique » : un film japonais est un « film japonais », dont on va traquer la « japanitude » pour la brandir tel un étendard pour expliquer les particularités du film. Avec souvent la conviction d’avoir affaire à une culture autrement plus spirituelle que la notre, qui a su conserver le lien avec le passé, la nature, la mort, etc (ou, inversement, totalement crétine).

Pour l’exemple, renversons la proposition et imaginons un japonais outré de ma déclaration comme quoi Les Cinéphiles de Louis Skorecki sont des films de merde. Lui, séduit par ce cinéma tellement français (austérité toute rohmérienne, conversation cinéphilique de comptoir, parisianisme innocent,…) me fait évidemment remarquer que je n’ai rien compris, que pour bien apprécier le film il faut le penser dans son contexte culturel, Saint Germain des prés, le courant très fort de l’existentialisme, mai 68, Henri Langlois, tout ça. Bon, ok, il est à coté de la plaque à cause d’une connaissance parcellaire, fantasmée et exotique de la culture française, mais pensez-vous vraiment qu’il en est autrement de tous ces français qui vont puiser dans la prétendue nipponitude d’un film matière à son interprétation ?
Pour vous faire plaisir, prenons un second japonais, plus éclairé, qui me fera remarquer que ces films doivent s’envisager comme illustration des réflexions de Skorecki dans ses articles [6]. Je l’écouterai bien patiemment, le remercierai pour ce plaisant aparté, puis lui mettrai le nez dans le caca pour lui démontrer par A+B que le film est une daube malgré tout.

Y a rien à comprendre !

Notes :
[1] C’est parfois difficile de tenir cette position, puisque la plupart du temps on se voit rétorquer « mais vous ne répondez pas à mon argument ! » sans avoir eu le temps de développer le moindre raisonnement. C’est la vie.
[2] Quoiqu’il me faille être honnête : alors qu’on m’en avait dit pis que pendre, j’ai été surpris de trouver ce film pas désagréable.
[3] On en aurait par contre besoin si l’envie nous prenait par exemple de discuter la pertinence de tel ou tel type de mise en scène de manière générale – mais pas pour la mise en scène d’un film en particulier.
[4] Je sens les relativistes me tomber sur le râble sur ce point : oui, il faut laisser sa chance à un film, ne pas le juger sur des critères fixés a priori et lui permettre de mettre en place un fonctionnement qui lui est propre (et peut-être nouveau pour le spectateur) ; mais ça ne signifie pas abandonner tout jugement et tout point de vue critique.
[5] Des traits authentiques qui ont cependant l’étrange pouvoir de transformer en ramassis de clichés 95% des discours qui les mettent en avant pour parler des films.
[6] Le plus connu est, je crois, Contre la nouvelle cinéphilie, publié en 78 dans les Cahiers du cinéma. C’est même pas inintéressant par moments.

Illustration : Shyness Machine Girl (Iguchi Noboru, 2009), caution culturelle de ce billet.

§ 4 commentaires sur “« Tu peux pas comprendre, c’est japonais. »”

  • Oli says:

    “un film ne s’évalue, ni ne s’apprécie, sur des critères « culturels », mais sur la pertinence de ses options de narration et de mise en scène.”
    N’importe quoi. Un film s’évalue aussi sur le tour de poitrine de ses idoles.

    Sinon ta démonstration marche aussi pour la Corée du Sud ? Parce que moi, un jour, on m’a grondé en m’expliquant que je ne pouvais pas dire de mal de I SAW THE DEVIL, parce que je ne connaissais pas suffisamment la culture sud-coréenne. Zut alors.

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  • Epikt says:

    Parfaitement valable pour le coréen (et l’asiat en général).
    J’ai d’ailleurs pensé à ce commentaire en écrivant ce billet – au delà du fait que c’est limite si on s’y fait pas accuser de crime contre l’humanité, j’avais beaucoup aime le

    Quelques séjours récurrents au pays du matin calme te feront peut-être appréhender la culture sud coréenne, et tu trouveras sûrement « soudain » son cinéma tout à fait représentatif du « han ».

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  • Martin says:

    “si tu me crois pas je te copie-colle des extraits de la wikipédia jap”

    héhé ^^

    … Et les prod Genkigenki, c’est l’influence animiste? :)

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