Avatar et le plagiat : romantiques contre voleurs inspirés

(aucun rapport, juste l’envie d’illustrer ce billet avec Daniel Clowes)

Ce matin sur France culture, dans Les nouveaux chemins de la connaissance, Marie Darrieussecq parlait, bien, du plagiat. Entre autres :

« Il me semble que beaucoup plus que le plagiat, ce qui existe [...] c’est l’accusation calomnieuse de plagiat. »

Et là (on ne parle que de ça en ce moment et je suis en train d’écrire un article dessus, forcément) je pense à Avatar, qui depuis sa sortie (et son succès ?) s’est vu accusé, parfois à tord et à travers et quoi qu’il en soit en tous sens, de plagiat.
Au menu, dénoncé de manière officielle : Call me Joe de Poul Anderson (traduit Jupiter et les centaures chez nous) et l’univers de Noon des frangins Strougatski (en particulier Disquiet) ; mais également, au détour de trollesques discussions sur le net, Le Nom du monde est forêt, Danse avec les loups, Pocahontas, Princesse Mononoke (et autres Miyazaki),… les Schtroumpfs aussi mais là je crois que c’est simple méchanceté.
Je ne m’amuserai pas ici à distinguer ce qui semble avéré de ce qui semble fortuit et de ce qui n’est que correspondances grossières (qui me laissent penser que pour certains, association d’idées = plagiat).

Et là je me dis, ok, le père Cameron est allé piocher ici et là, c’est indéniable, so what?
Mise en perspective avec les quelques millénaires de l’histoire de la littérature, de la fiction et de l’art en général, la notion d’oeuvre originale est un concept très récent et n’a rien d’un absolu. Ce n’est qu’à l’époque romantique (XVIIIe, XIXe siècle, soit même pas trois cent ans) qu’on commence à voir dans l’originalité et l’authenticité un critère d’appréciation de l’art, et que par conséquent que le plagiat devient moralement condamnable.
Auparavant, la réécriture de textes antérieurs était pratiquée par les plus grands (comptez les versions de, puisque c’est l’exemple que je prend toujours, Médée, d’Euripide à Corneille en passant par Sénèque) sans que cela porte préjudice à leur réputation, bien au contraire. Et, en actes (je développerai à l’occasion), c’est de cette école classique dont semble se revendiquer le film ; et par là même d’une vision de l’oeuvre ne mettant pas en avant la création personnelle originale mais la réécriture et la transmission de grandes figures prétendant à l’universalité.
C’est, de manière plus large, une idée forte d’une certaine culture geek actuelle (dans laquelle s’inscrit Avatar, qui y a d’ailleurs trouvé quelques soutiens inconditionnels), qui met volontiers en avant son intérêt pour les mythes et leur actualisation dans l’imaginaire contemporain.

Aparté 1 : Même une fois parfaitement établie ces notions d’auteur et d’oeuvre originale, on accepte toujours sans problème que Jean Anouilh écrive sa version de Médée (je capitalise sur mon exemple) mais ouhla, que Cameron pompe Strougatski ça c’est pas bien. Expliquez-moi la différence sur le pur plan de la création ? Aucune ? C’est bien ce que je me disais : ce qui cloche, ce n’est pas tant la prétendue paresse intellectuelle du plagiaire que les droits du plagié – que ce soit l’ego de l’auteur (droit moral) ou la cupidité de l’ayant-droit (droit patrimonial), en gros quelque chose de pas très glorieux.

Aparté 2 : Je laisse à certains le soin de pointer l’hypocrisie d’une industrie cinématographique qui d’un coté accepte volontiers ce genre d’approche chez leurs créateurs et d’un autre est extrêmement à cheval sur le droit d’auteur. Et inversement de ceux qui s’assoient sans complexe dessus quand il s’agit d’y voir une arme du grand capitalisme contre le petit peuple mais le brandissent tout aussi fort quand cette fois ils peuvent attaquer l’industrie en son nom.

En guise de conclusion, à la fois pour contrer ceux qui accuseront ma démonstration d’un passéisme qui la rendrait d’emblée caduque et pour y trouver des préoccupations plus personnelles (car je vous avouerai que le mythe je m’en tamponne), je me permets de citer William Burroughs. Un manifeste justement intitulé « Les voleurs » (en français dans le texte), aussi beau que révolutionnaire :

« Les mots, les couleurs, la lumière, les sons, la pierre, le bois, le bronze appartiennent à l’artiste vivant. Ils appartiennent à tous ceux qui peuvent les utiliser. Pillez le Louvre ! A bas l’originalité, à bas l’ego stérile et péremptoire qui emprisonne en même temps qu’il crée. En haut le vol – pur, cynique, intégral. Nous n’avons de comptes à rendre à personne.
Pillez tout ce que vous voyez. »

§ 23 commentaires sur “Avatar et le plagiat : romantiques contre voleurs inspirés”

  • AK says:

    J’aime beaucoup ton sens de l’auto-critique.
    http://insecte-nuisible.com/bl.....l-du-jour/

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  • Epikt says:

    Je la sentais venir celle-là.
    Dans le cas de la couv de Chasse à l’homme, ce que je vois : 1/ le je-m’en-foutisme de la démarche (s’il réutilise, c’est pas parce que ça l’interpèle mais parce qu’il torche son truc en deux heures) et 2/ le résultat hideux. Ça me suffit pour qu’on ne parle pas de la même chose.

    Quand à l’auto-critique, c’est en effet un sujet sur lequel ma position a changé : pas ma faute, mais quand tu fais des études dans le livre on te glorifie l’auteur deux fois par jour, dans une conception très française (exception culturelle et cie), forcément ça déteint. Farfouille dans mes posts d’il y a 3-4 ans, tu dois pouvoir en trouver où je soutiens la position inverse.
    (cela dit, je réfute pas du tout la notion d’auteur, seulement l’originalité)

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  • Guillaume says:

    de toutes façons, parler de plagiats (emprunts étant encore plus hypocrite) à propros d’un film qui a a justement été conçu comme lisible de façon universelle…… Compliqué de parler à tout le monde sans justement utiliser leur références communes. Ce qui est génant, pour les esprits chagrins, ce n’est pas tant les influences d’Avatar que son succès.
    Bizarre aussi de constater que tout cela passe mieux quand on emploie le mot hommage.

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  • Gilles says:

    Surtout que l’adaptation n’est pas du plagiat. Avatar fait référence à de nombreuses oeuvres connues, bien, et alors ? c’est pas ça le plagiat. Le plagiat, c’est recopier le travail de quelqu’un et se l’approprier. Quand Jean Anouilh écrit sa version de Médée, il s’approprie pas l’oeuvre originale, il ne dit pas que c’est lui qui a écrit Médée à l’origine, il écrit juste une version. Comme on fait le remake d’un film, et un remake n’est pas un plagiat, c’est une adaptation. Les gens ont tendance à trop accuser à tort et à travers de plagiat tout ce qui fait un peu référence à autre chose. Dans le cas du roman qui reprend l’affiche de the Chaser, l’éditeur a certainement payé les droits pour utiliser l’image (probablement moins cher que s’il devait payer un artiste pour faire entièrement une couv’ lui-même, et s’il ne l’a pas payé, faudrait que les Coréens soient gonflés pour s’en plaindre…), ce qui certes n’enlève rien à laideur du résultat.

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  • Epikt says:

    Attention, personne n’a parlé d’adaptation, ni de remake. Ton message est d’ailleurs très fouilli.
    Le fait est que justement Avatar n’est adaptation ou remake de rien, puisqu’il emprunte à trop de sources différentes. Ce qui ne l’empêche pas de plagier (juridiquement le plagiat est reconnu aux ressemblances, pas au différences).

    (pour l’affiche de The Chaser, je crains qu’aucuns droits n’ont été payés ; je pense même pas que l’éditeur se soit rendu compte de l’emprunt quand l’illustrateur le lui a proposé)

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  • Epikt says:

    Puisqu’on parle de plagiat, Nanarland vient de mettre en ligne une chronique du dernier film de Bruno Mattei, Zombies: the beginning, qui est un décalque scrupuleux et zombifié de Aliens. De James Cameron ;)

    DO WANT!
    Ça a l’air génialissime.

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  • Daylon says:

    oui et juste pour souligner la mauvaise foi légendaire d’AK, la vraie grande différence entre l’exemple de The Chaser (son affiche repompée) et Avatar (Pocahontas repompé), c’est la diffusion de l’image ou des thèmes dans la culture populaire.

    À force, la grande diffusion et la connaissance (je connais Pocahontas ou Alice in Wonderland sans avoir à prendre connaissance du matériau original) confine l’œuvre au mythe.

    Un exemple intermédiaire vu que je viens d’en sortir mon nez.
    Le Prestige de Priest. Maintenant que le bouquin a été adapté par les Nolan (avec l’autorisation de l’auteur, son agent etc.), si jamais, pouf, miracle, le film devient culte et infuse dans l’imaginaire collectif (voir Dick et l’adaptation très libre de Ridley Scott, vous savez, ce film avec le mec qui joue aussi Indiana Jones) alors on penche beaucoup plus vers le mythe.
    Mais il y a une étape à franchir. Comme un adoubement de l’auteur et une première adaptation “cadrée” et/ou une explosion de la popularité (non contrôlée, dominée par le nombre) (genre Harry Potter qui n’a pas attendu d’être adapté en film).

    … Si demain, tout le monde se passait le mot (de la même manière qu’un mec écrit maladroitement sur un forum et lâche un malheureux “MER IL ET FOU”) et repompait l’affiche de The Chaser, alors on basculerait vers le mythe, l’icône et le matériau collectif.
    C’est flou, on ne peut pas mesurer ce qui appartient à un auteur une fois l’œuvre produite, mais il faudra s’en contenter.

    (j’ignore si j’ai été très clair, là)

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  • Plagiat ou pas, en effet, so what?

    En revanche, on peut se poser la question de savoir s’il s’agit d’une oeuvre qui revisite des archétypes (cf le post de Lionel Davoust sur le sujet) de manière nouvelle, intelligente ou profonde, si l’utilisation de mythes est un outil pour impliquer le spectateur et l’inviter à se remettre en question sur des thématiques ancestrales, ou s’il ne s’agit que de réchauffer sans audace une formule qui marche comme trame passive pour un spectacle bassement sensoriel.

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  • Epikt says:

    Daylon > diffusé dans la culture populaire, l’affiche du Chaser modifiée c’est un meme, pas un mythe ;)
    (un mythe, il lui faut un minimum de sens)

    Sébastien > les mêmes questions se posent au sujet d’une oeuvre originale : est-ce intéressant, pertinent, etc ? est-ce purement mécanique ? ou simplement sans audace ni intérêt ?

    Guillaume (en retard) > je ne pense pas qu’on soit obligé de réutiliser un matériel et/ou une structure connus pour aboutir à quelque chose d’universel (pas d’exemple sous la main, mais “l’universel” c’est du genre à sortir du placard quand on ne s’y attend pas).

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  • Epikt: Une oeuvre purement originale (si ça existe, c’est un autre sujet, et on s’en fout ici), ou du moins qui ne repose pas lourdement sur des archétypes populaires, aura d’autant plus de travail qu’il faudra recréer tout un cadre dans lequel installer le spectateur. Beaucoup de critiques d’Avatar (dont je fais partie) lui reprochent une approche utilitaire et paresseuse de récits connus, une base culturelle infaillible qui permet de se concentrer sur l’habillage (brillant), plutôt que chercher à la transcender ou en inviter une nouvelle lecture.

    Une vieille casserole déguisée et mise en forme avec brio mais sans nouveau contenu, plutôt qu’une vieille casserole réinventée pour servir une soupe originale. Par opposition à une nouvelle casserole, qui n’assure de loin pas autant un succès traditionnel.

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  • Epikt says:

    Plutôt d’accord avec ça.
    Même si ce n’est pas ce qui m’a le plus dérangé ; j’ai trouvé que même si c’était parfois un peu facile ça fonctionnait parfaitement.
    Mais on s’éloigne du sujet (que le film soit bon ou mauvais, le plagiat ne me semble ni plus ni moins immoral), j’ai d’ailleurs porté aucun jugement esthétique sur le film dans ce billet (ça c’est pour la semaine prochaine).

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  • Michael says:

    Dans le cas d’Avatar, l’appel au plagiat ressemble à une tentative mécanique de rationaliser un phénomène, en partant du principe qu’une oeuvre se créee selon une grille bien précise de codes et de règles théorisées-analysées à travers le temps. Mais là, on parle plus du mode de pensée d’un public que de l’oeuvre en elle-même.

    (c’est triste comme vision du monde, surtout dans le cas d’un film qui invite son audience à ouvrir ses yeux/ses sens/sa perception)

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  • yooy says:

    Une oeuvre purement originale… mmmmh, on peut discuter longtemps sur le sens à donner à ce mot. Perso j’abonde dans le sens du père Neruda quand il affirme que l’originalité est un fétiche de notre époque sans réelle importance et que ce qui importe vraiment, c’est la personnalité de l’oeuvre (ou qui s’exprime dans l’oeuvre). Mais bon si nos mots diffèrent, nos pensées se rejoignent certainement.

    Quant à Avatar, a-t-il une quelconque personnalité? J’ai eu l’impression de voir un collage de lieux communs narratifs et visuels; un collage qui fonctionne très bien de ce fait mais qui a quand même besoin d’un déploiement spectaculaire d’effets spéciaux pour faire trace sur nos rétines, parce que dans nos esprits très franchement… à écouter les commentaires des camarades en sortie de salle je ne vois pas de quoi s’inquiète la droite religieuse américaine : Avatar est un divertissement au sens pascalien… mais allez dire ça à un de ces gars là :-)

    Quant au plagiat, je n’ai rien vu de tel dans le film… Le plagiat c’est encore autre chose qu’un simple défaut de personnalité (ou d’originalité) ou une série d’emprunt à un fond commun dans tous les sens du terme. Je dirai qu’un plagiat est constitué quand la personnalité d’une oeuvre est usurpée sans que rien de personnel ne lui soit ajoutée.

    Tient, et si on faisait une liste de plagiat au cinéma, histoire de se créper le chignon!

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  • Epikt says:

    Tout à fait d’accord sur l’importance de la personnalité, plutôt que de l’originalité.

    (quand aux qualités d’Avatar, et pourquoi pas son potentiel subversif, comme dit plus haut on aura tout le loisir d’en parler la semaine prochaine)

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  • MK says:

    Ton article est bien, juste et vrai.
    Tous les gens qui essaient de dire le contraire ne sont pas assez intelligents pour le comprendre ou sont de mauvaise foi (AK).

    Je vais donc le plagier à mort… non, je vais carrément en faire un copier/coller tiens, ça ira plus vite.

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  • MK says:

    ah, et je me suis fait niquer. Je suis venu car je pensais que tu écrivais des insultes à l’encontre d’Avatar-le-film-le-plus-merdique-de-l’année.

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  • El seseo en el Nuevo Reino de Granada (1550-1650).

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  • Av. Guadalupe 743 (esquina Las Torres), Col.

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  • Desde ya muchas grasias. Esta tasa de interés es fija.

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  • Contribución a la Historia del Español americano.

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