Baby Cart : L’Enfant massacre (Misumi Kenji, 1972)

Nous sommes en 1972 et le chanbara (film de sabre) est en perte de vitesse après une décennie foisonnante et riche en oeuvres transgressives, décennie qui semble s’achever avec le définitif Hitokiri de Hideo Gosha (1969). C’est dans ce contexte un peu morose que la Toho sort les premiers Baby Cart, adaptés d’un manga (Lone Wolf and Cub) de Koike Kazuo (qui scénarise aussi les films) et Kojima Goseki, premières pierres d’une série culte et grandiose – et, autant l’avouer d’emblée, une de mes sagas cinématographiques préférées, si ce n’est ma préférée.
L’Enfant massacre – titre français bien fade : le titre original, qu’on pourrait traduire à la truelle par « le loup à l’enfant sur les berges de la rivière Sanzu », se fait bien plus le reflet de la noirceur, de la poésie et de la dimension mythologique du film – est le deuxième de la saga, réalisé dans la foulée du premier opus, toujours par Misumi Kenji (connu pour une autre grande saga de sabre, celle du masseur aveugle Zatoichi).
Ce deuxième volet se passe de tout rappel scénaristique, mais pour vous je vais faire un effort : Ogami Itto est l’exécuteur du shogun, le bourreau qui aide à mourir en les décapitant les samouraïs condamnés à se faire seppuku. Victime d’un complot d’un clan rival (les Yagyu) dont l’ambition est de s’accaparer sa fonction, il est contraint à l’exil. Désormais samouraï sans maître il erre sur les routes avec son fils Daigoro, exécutant aveuglément des contrats de tueur à gage, en attendant d’accomplir sa vengeance. Dans le premier volet il supprimait un intrigant dans une sombre histoire de succession, ses gardes du corps et la bande de malfrats qu’ils avaient embauchés pour faire le sale boulot à leur place, dans le deuxième il est chargé d’éliminer un homme qui va dévoiler un secret de fabrication menaçant le monopole d’un clan sur un précédé de teinture, homme bien entendu protégé par une escorte de maîtres en art martiaux. Et comme si cela ne suffisait pas, les Yagyu lancent à ses trousses une multitude de tueurs (des tueuses pour être tout à fait exact).
Après un premier opus qui traîne en longueur et se perd un peu dans son exposition des personnages et forces en présence, L’Enfant massacre pose les bases de la série : un contrat à exécuter pour Ogami Itto et des tueurs qui en veulent à sa peau, le tout s’enchaînant sans transition avec une exubérance de plus en plus « bis » (sans aucune connotation péjorative, au contraire).

L’Enfant massacre est le pur produit d’une époque où le cinéma d’exploitation n’était pas uniquement affaire de faiseurs et d’opportunistes comme c’est aujourd’hui trop souvent le cas, mais aussi le terrain de jeu et d’expression de véritables artistes (qu’ils furent parfois eux aussi opportunistes n’est pas la question) ne sacrifiant pas leur vision d’auteur aux codes qu’ils empruntent, pas plus qu’ils ne réalisèrent des oeuvres prédigérées pour un public supposé mononeuronal. Et justement ce qui me fascine dans L’Enfant massacre : la manière avec laquelle la radicalisation des caractéristiques typiquement « exploitation » conduit à un film aux frontières de l’abstraction, caractéristique que les cinéphiles étroits d’esprit associent pourtant irrémédiablement au cinéma d’hauteur (le vrai, celui où on n’imagine même pas un samouraï tirant de leur cachette, à grand coup de griffe et avec force sadisme, des combattants camoufflés dans le sable).

Les premières qualités et particularités du film sont alors sa structure et son montage, tous deux extrêmement elliptiques.
Le premier point, la structure narrative du film, n’est pas particulièrement surprenant, même si ainsi poussée dans ses retranchements on ne peut qu’en admirer la radicalité : après tout la situation, les personnages et les enjeux avaient été posés dans le premier film, le second ne nécessitait alors pas d’exposition particulière (et en aurait même souffert). D’un autre coté, encore plus que dans les autres films de la saga, l’argument scénaristique est minimaliste et totalement prétexte – n’étant pas à un anachronisme près je la comparerais à celui d’un scénario de beat-them-all (jeux vidéo où il faut taper sur plein de méchants, parfois introduit par une histoire dont on se fout royalement), aboutissant à une situation classique dans ce genre de jeu : être la cible de tueurs tout en devant assassiner un PNJ protégé par une escorte de combattants hyper balèzes. Sans aucun doute la volonté de surenchère dans l’exploitation des figures du genre a expurgé le déroulement de l’histoire de tout superflu, ne laissant en fin de compte quasiment uniquement les scènes de confrontation (se distingue le passage sur Daigoro que j’évoque plus bas) : chaque scène révèle une menace (qu’elle se concrétise ou non), une tension, un affrontement, une opposition,…
L’Enfant massacre est donc une succession de démasticages hyper violents, ne lésinant ni sur les membres tranchés ni sur les geysers de sang, à peine entrecoupés de scènes à la violence plus discrète mais, à de rares exceptions près, pas pour autant dénuées de tension. La preuve qu’il n’est pas besoin d’alourdir son scénario pour légitimer un film d’action, travers pourtant courant de ceux qui n’assument pas d’oeuvrer dans un cinéma d’exploitation, et que le moment venu la substance et la profondeur du film se révèlent d’elles mêmes. L’aboutissement de cette épure scénaristique est atteint vers le tiers du métrage, où Ogami Itto est assailli à de multiples reprises par les guerriers du clan Yagyu et les tueuses de Sayaka, dans une succession de scènes sans aucune transition.

Plus surprenant, cette manière de ne conserver que l’élément signifiant et de l’expurger de toute transition superflue se retrouve également au niveau du montage. C’est là qu’on mesure toute la radicalité de L’Enfant massacre et de son réalisateur, poussant sa démarche au maximum.
Les scènes d’action tendent alors vers le schématisme, en particulier la démonstration des tueuses Yagyu : pour une bonne part composée de mouvements de lames et de membres tranchés tombant sur le tatami, la continuité et la linéarité dans l’enchaînement des plans sont plus libres qu’à l’accoutumée, le combat réduit à ses climax et à ses instants stratégiques. Cette technique s’applique aussi au son, la bande sonore étant principalement muette (juste le légèrement assourdissant bourdonnement des haut-parleurs) ne laissant place qu’aux bruits d’étoffes, de lames et de chair tranchée, qui détonnent alors d’autant plus. Il y a peu (pas) de plans d’ensemble, mais pourtant aucun problème de compréhension ou de spatialisation de l’action. Un grand merci à la caractérisation des combattants, par leurs habits particulièrement. C’est flagrant au sujet des guerriers envoyés par le Shôgun, qui en tant que personnages sont identifiés à deux niveaux : un premier temps comme groupe, tous trois accoutrés de longs manteaux et de larges chapeaux les rendant interchangeables, et un second temps comme individus, à travers leurs armes très spécifiques (gantelet, massue et griffe). Jusque dans ses combats L’Enfant massacre cherche l’abstraction, en faisant s’affronter non pas des personnes mais des stéréotypes et des figures fortement symboliques.
Le film se conclu alors par une scène à la schématisation extrême, le heurt du combat – qui, n’ayant pas lieu physiquement, n’existe que sous forme métaphorique – n’étant finalement composé que de deux plans articulés en fondu enchaîné : Ogami Itto n’a besoin que de dégainer son sabre pour l’emporter.
Cette dernière scène fait écho à celle du premier opus, où dans une posture similaire Ogami Itto décourageait une femme de le suivre, rappelant une nouvelle fois que l’ancien bourreau est définitivement un « loup solitaire ».

Malgré ses excès graphiques, L’Enfant massacre reste un film très épuré, voir même élégant (poétique ? au diable l’avarice, n’ayons pas peur des gros mots !). On n’y verra donc pas les débordements présents dans certains épisodes comme le monstrueux gun-fight du troisième ou le final james-bondesque du sixième (assez ridicule il faut bien l’avouer, cela salope même ce qui aurait bien pu devenir le meilleur épisode de la série) même si certains tiquerons devant des techniques de combat parfois invraisemblables et suicidaires (cf la première scène, anthologique, ou encore les poignards camouflés dans des radis noirs). Une nouvelle fois c’est probablement dû à la rigueur minimaliste du scénario, focalisé sur l’essentiel – les extravagances s’épanouissant alors dans la mise en scène.

J’ai pour l’instant réalisé une critique des plus monomaniaques et certains me reprocheront de passer sous silence les aspects autres que formels de l’oeuvre. L’Enfant massacre n’est pas qu’un film simplement beau (ça me suffit), il crée (à la suite du premier épisode) un des samouraï parmi les plus fascinants qui soient. Sombre, violent, iconique – ses transgressions constantes au code du bushido le place dans la droite lignée des films de samouraï désenchantés, voir nihilistes, des années 60. Mais ce qui fait la particularité de Ogami Itto, c’est son fils Daigoro qu’il promène avec lui en poussette (poussette qui en passant est mieux équipée qu’une james-bond-car). D’une certaine manière Baby Cart s’inscrit dans la tradition des combattants à handicap – comme Tange Sazen (manchot et borgne), Zatoichi (aveugle) ou leur pendant chinois du sabreur manchot – à l’exception qu’ici le handicap n’est pas physique, Ogami Itto étant en plein possession de ses moyens, mais un « boulet » que traîne le héros.
Toute l’ambiguïté de ce handicap vient du fait que si Daigoro est effectivement souvent un poids mort (pris au piège du bateau en flammes les trois frères s’échappent aisément, convaincu que Ogami Itto ne s’en sortira pas, encombré par son enfant) ainsi que son point faible et l’unique moyen de pression sur lui (Yagyu Sayaka kidnappe Daigoro pour attirer Itto), il est également un allié précieux (le gamin trucide lui même plusieurs ennemis en actionnant les armes de son chariot !) voir même son dernier atout (quand Itto est blessé à la suite de ses nombreux combats c’est Daigoro qui vieille sur lui ; c’est aussi lui qui convainc Sayaka de les rejoindre pour ne pas mourir de froid, ce dont Itto est incapable), il est finalement son espoir d’en finir avec sa vengeance et de ressusciter son clan.
Il est alors assez étonnant de voir émerger dans ce film tout en testostérone quelques moments d’intimité et de tendresse, démythifiant (un peu) le monolithique Ogami Itto. Le samouraï, tout légendaire soit-il, n’est d’ailleurs pas invincible. A un contre un, vous n’avez aucune chance. A dix contre un, non plus. A cent contre un, à peine (cf le final du troisième opus). Mais face aux assauts incessants de ses multiples ennemis (qui en plus agissent souvent par ruse, les félons !) son verni se craquelle et il finit par s’effondrer, non sans avoir étripé son dernier adversaire (l’honneur est sauf !). « S’il peut saigner il peut mourir » comme on dirait dans une mauvaise série B, intraitable et invincible dans le premier film Ogami Ito montre ici des signes de vulnérabilité (même si un loup blessé est en fin de compte plus dangereux). Ce retrait momentané du père est l’occasion d’un portrait touchant du jeune Daigoro, obligé de se débrouiller tout seul (et l’avenir nous confirmera que le petit a du cran et la tête bien faite, heureusement pour lui car il ne sera pas toujours épargné par le sort).

Ceci n’est qu’un petit mot sur le deuxième épisode. Pour être plus complet il aurait fallu parler des autres (voir même du manga, très recommandable, et de la série télé, dispensable). D’un point de vue personnel j’ai une petite préférence pour les opus pairs : L’Enfant massacre donc, mais aussi L’Âme d’un père, le coeur d’un fils (volume 4, réalisé par Buichi Saito) où Itto affronte une assassine au tatouage hypnotique et Le Paradis blanc de l’enfer (volume 6, réalisé par Yoshiyuki Kuroda) qui pâtit certes d’un final un peu trop abracadabrantesque mais reste totalement pétrifiant dans sa première heure. Coïncidence ou pas, ce sont aussi dans ses films que les ennemis de Ogami Itto sont les plus classes. J’aime quand les méchants ont de la gueule.

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