Appel du pied (Wataya Risa, 2003)

« Pendant une fraction de seconde, j’ai enfin senti la résistance de sa colonne vertébrale sur la face interne de mon pied. »

Ça faisait bien longtemps qu’on n’avait pas parlé de littérature en ces pages (longtemps qu’on avait pas parlé d’autre chose que de cinéma en fait), alors on va s’y remettre. En douceur pour commencer, avec quelque chose de pas trop intellectuel et en plus de court (les commentaires sont à votre entière disposition pour me traiter de fumiste), avec un article qui lui non plus ne devrait pas atteindre une longueur considérable et encore moins des sommets d’analyse littéraire. Mais on s’en contentera.
(d’ailleurs, ayé, j’ai fini d’écrire et c’est plus long et plus intelligent que je ne l’espérais)
(les commentaires sont à votre entière disposition pour m’envoyer des fleurs)

Wataya Risa est une (très) jeune auteur japonaise, à peine vingt-quatre ans à l’heure qu’il est et déjà trois romans à son actif (les deux premiers traduits chez nous, le troisième ne devrait pas tarder je pense), tout trois best-sellers et bardés de prix. J’avais déjà lu le premier, Install, il y a quelques mois et même si j’étais plus que mitigé à son encontre il était j’avoue plutôt intrigant. Faut dire que Wataya a le chic pour aborder des sujets très cool dans leur genre : dans ce prmeier roman, une lycéenne qui sèche les cours et fini par s’occuper d’un compte de messagerie porno en alternance avec un gamin d’une dizaine d’années. A ceux auxquels j’ai pu en parler j’ai du dire quelque chose de genre « c’est plutôt chouette mais c’est écrit comme un skyblog ». Reste à savoir si c’est surprenant au sujet d’un bouquin qui d’après la quatrième de couverture fut « écrit à dix-sept ans pendant [les] vacances d’été ». N’empêche, ça marchait pas mal, vu que je m’y laisse prendre une nouvelle fois. Et faut bien avouer que d’une certaine façon, Wataya a une voix intrigante.

Écrit deux ans plus tard (à dix-neuf ans donc, c’est bien y en a qui suivent), Appel du pied, avec son coté chronique de vie adolescente, a comme un petit relent autobiographique. Première année de lycée, Hatsu est une fille un brin asociale, à la fois parce que les autres l’énervent et qu’elle énerve les autres. Sa seule amie est Kinuyo, ex-meilleure copine de collège qui semble prendre ses distances malgré elle, s’investissant de plus en plus auprès de son nouveau cercle d’amis qu’elle a pourtant voulu présenter à Hatsu – mais cette dernière les considère comme des losers, forcément ça aide pas. Il ne manquait plus que Hatsu se retrouve de plus en plus attirée par l’anti-social de la classe, qui lui n’a réellement aucun ami et ne porte d’intérêt qu’à une idol dont il est obsessionnellement fan (ou fanatiquement obsédé, au choix). Il s’intéresse pourtant à Hatsu lorsque celle-ci lui avoue bien innocemment qu’un jour l’idol en question lui a adressé la parole au centre commercial.

« Dis, Ninagawa, tu ne veux pas parler un peu d’autre chose que d’Oli Chang ?
— Hein ? De quoi par exemple ?
— Je ne sais pas, moi… de n’importe quoi.
— Des émissions de télé qui m’ont plu ?
— Pourquoi pas… mais moi, récemment, je regarde seulement les infos du matin avant d’aller au lycée. Alors, euh…
— Bon, alors, de tes infos du matin préférées ?
— Euh… tu es sûr que c’est intéressant ça ?
— Bon, laissons tomber alors. »

Sujet assez chouette encore une fois, quoique moins tordu que celui de Install voir même hyper classique (attirance entre les deux bras cassés de service), mais bon, chouette quand même.
Et malgré un premier abord grandement archétypal Wataya arrive a dépeindre des personnages plutôt intéressants, aux relations et réactions plus complexes que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Les sentiments de la jeune fille pour l’otaku sont ainsi retranscrits de manière assez ambiguë : seule sa copine est persuadée qu’elle en est amoureuse (mais elle croit aussi que lui aussi est amoureux, elle voit des amoureux partout), alors qu’elle ne le ressent que comme une attirance étrange (« J’aime regarder Ninagawa regarder Oli Chang. »), un brin de pitié mêlée de sadisme à l’encontre de cette créature constamment renfermée sur elle même (le titre original signifiant à peu près « Le dos sur lequel on aimerait donner des coups de pied » et en effet Hatsu est souvent tiraillée par l’envie de pousser le garçon d’un grand coup de latte), un léger malaise enfin. Toujours dans la même idée, conté à la première personne le roman met l’accent sur l’incompréhension face au sentiment que la narratrice éprouve (« Je suis horrifiée. Horrifiée par le gouffre entre ces mots « être amoureuse » et ce que je viens d’éprouver pour Nanigawa. »). Car, contrairement à Ninagawa, Hatsu est tout sauf une fan et ne nous assomme pas de commentaires les yeux en coeur « ilétroboooooo ». Bien au contraire on se demande bien (et elle avec nous) ce qu’elle peut bien trouver à ce gars monomaniaque, même pas beau, pas toujours très propre et n’ayant pas d’autre centre d’intérêt que sa Oli Chang – pas très glamour donc – décrit sans concessions mais sans pourtant en faire un ultime boudin qui pue le roquefort à dix mètres.

Y a du bon donc, et rien que pour ça il est bien probable que je jette un oeil au troisième roman de l’auteur. En espérant qu’elle fasse quelque chose pour son style, assez horrible comme je le faisais remarquer en préambule. En fait j’ose espérer qu’il s’agisse là d’une déformation bêtement adolescente.
Un style de skyblog je disais, et c’est exactement ça. Après tout le Japon est le pays du roman sur téléphone portable, n’est-ce pas ? Pour le pire comme le meilleur en fait, car cette expression skybloguesque (néologisme mon amour !) s’éprouve aussi par une sensation de proximité et d’immédiateté renforcée par la tonalité proche du journal (même si le roman n’en prend pas la forme), et s’avère alors très efficace – court, le livre se lit d’une traite.
Mais malheureusement, une nouvelle fois j’espère qu’il ne s’agit que d’une tare de jeunesse, Appel du pied souffre (tout comme Install avant lui) d’un vrai je-m’en-foutisme vis-à-vis de toutes les questions de forme. Le roman souffre (pas tant que ça en fait, mais cela n’est du qu’à sa faible longueur, je ne pense pas qu’il eut tenu le coup s’il avait fait le double) alors d’une totale absence de structure : les paragraphes de taille diverse sont enquillés les uns après les autres, l’auteur saute une ou deux lignes suivant les cas, une fois elle revient à la page, créant des ellipses plus ou moins conséquentes mais très désordonnées et peinant à faire sens.
On pourra aussi reprocher à Wataya Risa son expression plus que limitée. Sujet verbe complément, parfois un adverbe pour faire beau, parfois on met une virgule à la place d’un point pour faire croire à une phrase longue. Je n’ai rien de particulier contre les phrases courtes, mais il faut avouer qu’ici c’est plat. Idem du vocabulaire lui-même, tiré d’un panel bien limité. Je sais pas ce que ça peut donner en japonais, mais on est sans aucun doute bien loin du japonais d’érudit farci de kanji aussi obscurs qu’élégants, bien plus proche du japonais au rabais parlé par les jeunes [1]. Je sais bien que le livre est écrit à la première personne de la bouche d’une lycéenne, et que forcément par soucis de cohérence le vocabulaire ne peut être très sophistiqué même si l’auteur en a les capacités. Mais même justifié un effet secondaire malencontreux restera malgré tout un défaut. L’auteur semble d’ailleurs avoir conscience de sa faiblesse stylistique puisqu’elle avoue « Je n’arrive jamais à trouver les adjectifs que je veux. Pour compenser, j’empile les détails. » [2]. Et pour empiler elle empile, les détails, les phrases, les paragraphes, à l’instinct plutôt qu’après mûre réflexion, de manière parfois anarchique.

« “Qu’est-ce que t’as, là ?
— Des pêches. Un cadeau.”
Je pose sur le tatami deux pêches dans leur emballage de polystyrène. Ce ne sont pas des pêches reçues d’un parent de la campagne. Je ne les ai pas non plus achetées exprès au magasin du quartier. Je les ai piqués dans le frigo à la maison. »

Une dernière fois, ces défauts ne sont pas toujours désagréables (même s’ils demeurent un tantinet agaçants), ils peuvent même se trouver parfaitement dans le ton du roman. Il n’en reste pas moins qu’ils limitent un premier temps le livre, le privant parfois d’émotion par excès de platitude, puis surtout les possibilités d’évolution de l’auteur qui ne fera jamais rien de bien tant qu’elle n’aura pas réglé ces lacunes. Dommage car elle démontre à de multiples reprises qu’elle a des capacités, jusqu’à même compenser ses défauts de manière très honnête. Alors la citation de l’auteur reproduite plus haut laisse entrevoir l’espoir en même temps qu’elle peut faire peur : Wataya Risa connaît ses travers, espérons juste qu’elle ne les prenne pas pour acquis et ne décide pas de s’en foutre, mais qu’au contraire elle fasse tout pour s’en défaire. Car, au delà de leur petites faiblesses, c’est justement le doux vent de l’ambition et de la réussite formelle qui sublime les romans écrits à dix-sept ans pendant les vacances d’été.

[1] à ce sujet ou presque, lisez cet intéressant article sur l’incidence de cette réduction de vocabulaire pour les sous-titreurs de cinéma.
[2] sur le site de l’éditeur.

Photo tirée du film April Story de Iwai Shunji (ne cherchez pas forcément un rapport entre les deux).

  • Titre : Appel du pied
  • Titre original : 蹴りたい背中 (keritai senaka)
  • Auteur : Wataya Risa
  • Pays : Japon
  • Année : 2003 (2005 pour la traduction française)
  • Autres tags : littérature

§ Un commentaire sur “Appel du pied (Wataya Risa, 2003)”

  • Pedrof says:

    Je pense tout le contraire de toi du “style” de l’auteur. Le passage que tu cites à la fin, où elle “empile” les détails, il est excellent. Heureusement qu’elle n’utilise que peu d’adverbes et fait des phrases simples, c’est tout ce qui fait la réussite de son écriture !

    « “Qu’est-ce que t’as, là ?
    — Des pêches. Un cadeau.”
    Je pose sur le tatami deux pêches dans leur emballage de polystyrène. Ce ne sont pas des pêches reçues d’un parent de la campagne. Je ne les ai pas non plus achetées exprès au magasin du quartier. Je les ai piqués dans le frigo à la maison. »

    Juste énorme quoi. J’en veux tous les jours des romans écrits comme ça. C’est sobre, clair et ultra expressif. Moi je suis dedans à fond quand je lis ça.

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