Angles d’attaque (Pete Travis, 2008)

Voilà donc un film que je suis allé voir « par hasard » (en retard pour le film que je voulais voir, j’ai pris le premier qui suivait) même si la bande annonce m’avait interpellé, pas parce que j’y devinais déjà tous les travers que j’allais lui trouver mais parce qu’il semblait trouver sa place parmi la série de films récemment chroniqués ici (et à venir) accordant une place de choix à la capture d’image et à la réflexion sur l’impact du référentiel/point de vue sur la perception : Angles d’attaque est alors construit sur la manière dont un événement peut être observé à travers des angles différents, incluant (pour mon plus grand plaisir) dans sa mise en scène les inévitables caméras, de surveillance, de télévision ou d’amateur.
Tout tourne autour de (c’est là que ça commence à se gâter) un attentat contre le président des États-Unis au court d’un sommet diplomatique entre OTAN et pays arabes sur la dure question du terrorisme. Un attentat du genre tarabiscoté comme il n’en existe que dans les thrillers d’espionnage, avec sniper, agents doubles, colis piégés, contre-contre-mesures et tout le tintouin, qui sera vu successivement vue par les points de vue de différents protagonistes, agents de sécurité, télévision, terroristes, touriste,… huit points de vue nous dit l’affiche, ce qui est un beau mensonge car s’il y a effectivement huit personnages on n’aura droit qu’à cinq points de vue différents avant que le film ne parte en sucette.

L’idée est donc plutôt cool : on suit un personnage, puis hop on rembobine pour en suivre un nouveau (un peu comme dans la stupéfiante scène d’introduction des Lois de l’attraction de Roger Avary) et ainsi de suite. Visiblement ça agace certains spectateurs qui le font savoir, mais ils n’ont probablement rien compris à ce qu’était un point de vue. A leur décharge, je crains que le réalisateur non plus. En effet si l’idée est fort ludique et me plait beaucoup, dans son application elle ne sert qu’à ajouter de nouveaux éléments à l’intrigue, mais aucun nouveau point de vue. La preuve éclatante de ce que j’avance, chaque histoire (sauf peut-être le passage dans la régie télé, qui sert plus ou moins d’introduction) permet au garde du corps incarné par Denis Quaid (le héros héroïque du film, celui qui sauve le président, les Etats-Unis et le monde) qui malgré ce qu’on pourrait penser est au centre de tout, de reconstituer le puzzle. Le procédé narratif est donc davantage une astucieuse (et plutôt efficace dans son genre) succession de flash-back, qu’une vraie mise en perspective de point de vue différents. Car il n’y a finalement qu’un seul point de vue.
Mais s’il y a effectivement tromperie sur la marchandise le procédé narratif se défend et nous n’en feront pas tout un fromage même si de notre avis cela affaibli grandement la profondeur du film (mais qui nous a dit que ce film souhaitait être profond ?). Plus grave, le scénariste abandonne son parti pris (suivre successivement un personnage puis un autre)(même si on a vu que le point de vue restait sensiblement le même) au beau milieu du film ! Et ça, vous commencez à me connaître (cf le cas Cloverfield), c’est passible de peine de mort par lapidation publique et suspension à des crocs de boucher – rien de pire que de laisser tomber, par faiblesse d’autant plus, un parti pris de mise en scène intéressant. Alors au bout de cinq retour en arrière (si j’ai bien compté : télévision, gardes du corps, flic espagnol terroriste, touriste au caméscope, président) on croit comprendre que l’on va suivre le chef des terroristes (un type hyper high-tech interprété par Saïd Taghmaoui, un acteur que j’aime bien mais qui a rarement des rôles glop) mais Angles d’attaque, enchaînant avec un dispositif de narrations parallèles beaucoup plus conventionnel, glisse lâchement dans l’actionner d’espionnage de base. Et là on pense immédiatement à la trilogie Jason Bourne (qui mine de rien commence à devenir une référence incontournable du cinéma d’action/espionnage), et pas forcément pour le meilleur car Angles d’attaque est bien loin de faire le poids face aux films de Doug Liman et Paul Greengrass (qui n’ont pas que des qualités, mais qui avaient été des bonnes surprises, ce que j’ai vu de mieux dans le genre parmi les productions récentes) et semble en copier les gimmicks sans en chercher le sens – j’apprends par la même occasion qu’il s’agit du premier film cinéma de Pete Travis, illustre inconnu réalisateur d’une poignée de téléfilms et séries, ce qui ne me surprend pas le moins du monde quand je vois le résultat.
D’une manière générale, mise à part peut-être une photo un brin chaude (on est en Espagne après tout) qui tranche un peu avec ce dont on a l’habitude, la mise en scène est sans grand intérêt. Pas horrible non plus elle est principalement fonctionnelle, mais s’empêtre lors des scènes voulues spectaculaires, à l’image d’une poursuite en voiture (qui encore une fois fait beaucoup penser à celles de Jason Bourne) comble de l’illisibilité prétexte à froisser de la taule. Pour ne pas parler de son laisser aller à la grandiloquence (les plans d’ensemble en travelling circulaire aérien d’une façon très James Bond) ou de ses quelques fulgurances tape-à-l’oeil (un plan qui commence à 20 mètres de haut, descend jusqu’au sol pour passer au travers d’un ambulance, fricote autour de deux ou trois persos avant de finir en contre-plongée grandiose sur le héros ; c’est beau, on dirait du Michael Bay, voir du Rob Cohen). Bref, rien que ça sent le gros blockbuster calibré, mais le dispositif narratif nous empêche un premier temps d’en dire du mal.

Cela aurait donc pu donner un petit gros film de divertissement sympa avec casting de bourge pour public pas trop exigent, n’eut été qu’il soit idéologiquement moisi.
Post-onze-septembrisme oblige nous voilà accueilli par un discours bien lourd sur la menace terroriste et ses victimes qu’on oubliera pas, d’autant plus lourd que par le jeu des flash-back successifs on l’entendra plusieurs fois. L’honnètété me force à reconnaître que le passage dans la régie télé est l’occasion de mettre en scène les opposants à la politique américaine qui manifestent en marge du sommet, ce que la rédac chef (Sigourney Weaver) coupe aussitôt au montage. Un début de commentaire acerbe sur la couverture médiatique de la guerre contre le terrorisme ? Une mauvaise manière (et qui ne trompe pas grand monde) de se garantir d’accusations d’etats-unocentrisme parano (si je veux), tout au plus. Car finalement, un petit quart d’heure plus tard c’est plus sous un masque d’agressivité et d’oppression contre les USA que ces manifestants seront montrés, dans la partie suivant les pas de l’agent de sécurité, qui rappelons-le est le point de vue central du film. « 8 inconnus, 8 points de vue, 1 vérité » nous dit la tagline ; si on a vu que le second point était sujet à caution le troisième ne fait aucun doute : « 8 inconnus, 1 point de vue, 1 vérité », USA fuck you all, you faggots!
Alors outre le fait que le film nous bassine avec l’idée que l’état de guerre serait perpétuel (dixit le méchant agent-double terroriste) et que malgré tout les gens aiment les USA (l’opinion est avec nous, dixit le président), Angles d’attaque en remet une couche sur l’héroïsme ordinaire à la base de notre grand pays civilisé, particulièrement à travers le personnage du touriste joué par Forest Whitaker – bon acteur au demeurant mais dans les autres films seulement et qui n’est ici visiblement que pour toucher le cacheton – parfaite incarnation du faire-valoir de bon black de service patriote, généreux et qui se réconcilie avec sa femme à la fin. Rendez-vous compte, il est tout ému d’apercevoir le président, il pleure quand ce dernier se fait descendre et il sauve une petite fille qui a perdu sa maman et allait se faire écraser par une ambulance folle ! Ça c’est un bon héros américain !
Autre incarnation de l’héroïsme made in USA, personne d’autre que le président. Car quand il est capturé par les terroristes il a beau être drogué il les défonce à coup de barre de fer ! Un président comme tous en rêvent, énergique et retenu à la fois, ce qui n’est pas sans créer des incohérences d’ailleurs : « C’est le moment d’agir ! – Mais vous ne pouvez pas donner l’ordre, on vous a tiré dessus ! » (oui, car on a tiré sur un sosie en fait) et cinq minutes plus tard « Attaquons monsieur le président. – Non, c’est ce qu’ils veulent nous ne tomberons pas dans leur piège. » Hourrah ! En fait c’est dur à dire, mais dans un film qui promettait de multiplier les points de vue tout tourne autour du président des Etats-Unis. Pire, on est dans ce genre de productions, malheureusement très courantes tant au cinéma qu’en littérature (faites-vous un thriller de Dan Brown juste histoire de rigoler), d’une hypocrisie sans pareil faisant du président américain une figure intouchable et irréprochable. On peut montrer des brebis galeuses (le sale agent-double qui trahit la nation), on peut montrer que des gens (salauds communistes !) manifestent contre les USA, on peut même montrer que les télés n’en ont rien à battre, mais jamais, oh grand jamais on ne montrera un président américain faible ou malhonnête. Bref, c’est pas demain la veille qu’on verra un biopic sur la vie de Bill Clinton – à moins que celui-ci n’existe déjà : The Brown Bunny de Vincent Gallo, avec Chloë Sevigny dans le rôle de Monica Lewinsky.
Quoi ? Qu’est-ce que j’ai encore dit ?

Vu le même jour et qui d’une certaine manière fait bien contrepoint, demain je vous parle de Redacted de Brian De Palma, nettement plus intéressant sur un sujet similaire.
L’honneur est sauf.

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