Ad-lib Night (Lee Yoon-Ki, 2006)

Il y a quelques mois de cela, alors que j’écrivais l’article L’Entre-deux du cinéma coréen et que je pestais contre ce cinéma, je voulais vous parler de Lee Yoon-Ki. J’avais prévu une petite chronique sur son film Love Talk qui à l’époque venait de me tomber devant les mirettes, mais elle est finalement passée à la trappe (comme un bon tiers des articles que je planifie pour ce blog). En quelque sorte, Ad-Lib Night me permet de rattraper le coup, d’autant mieux que Love Talk se trouve un cran en dessous.
Quoi qu’il en soit, bien plus que les Bong Joon-Ho (The Host, Memories of Murder), Kim Ji-Woon (A bittersweet Life, The fool King) et autres Park Chan-Wook (Old Boy, Lady Vengeance) dont on nous bassine les oreilles à longueur d’article sur la bonne santé du cinéma coréen, Lee Yoon-Ki est – avec Kim Ki-Duk une fois sur trois – le seul cinéaste coréen digne de ce nom depuis que Jang Sun-Woo n’est plus – blacklisté par une industrie cinématographique de plus en plus conformiste.

Pas forcément ignoré non plus (ses trois films ont tous été programmés au festival de Pusan), Lee Yoon-Ki semble pourtant de ces cinéastes que l’on ne remarque pas, ou alors avec une certaine indifférence, tout en leur portant une simple estime de principe (son premier film, This charming Girl, a reçu un accueil plutôt bon et a gagné quelques prix). Un constat sévère et qui ne cesse de me rendre perplexe, mais qui ne m’étonne finalement pas tant que ça. Et pour cause, Lee Yoon-Ki refuse de se compromettre dans le moindre des travers du cinéma coréen contemporain, ces mêmes travers qui ne sont rien d’autre que ce que la critique (occidentale et festivalière en particulier) met en avant et apprécie ; et sur lesquels elle fonde l’excellence de ce cinéma. A savoir d’un coté une esbroufe et une propension au m’as-tu-vu de la plus basse espèce (qui plus est le plus souvent au détriment de la mise en scène), une tendance quasi générale au mélange des genres (passage obligé qui sous couvert d’originalité se trouve en réalité la cause principale de l’uniformisation du cinéma coréen), ou encore une esthétique léchée autant qu’interchangeable et impersonnelle,… en un mot une originalité qui n’est que voeu pieu, tout le monde étant original de la même manière. De l’autre un engagement politique et un propos social (guerre de Corée, séparation Nord/Sud,…) qui encore une fois vont bien trois minutes mais qui finissent par être lourdingues et convenus, et une tendance à soi-disant briser les tabous, mais en l’aseptisant sous le poids d’une esthétisation souvent vaine. Reste parfois un vent de provoc’, mais qui ne mène pas bien loin quand elle se réduit à la gratuité (que cela ne vous empêche pas pour autant de regarder Time, le dernier Kim Ki-Duk, un des films coréens les plus intéressants de l’année dernière).

Alors Lee Yoon-Ki c’est un peu l’entre-deux à lui tout seul. Il ne fait ni dans l’esbroufe ni dans l’esthétisation, pas plus que dans le détournement de genre. Son cinéma n’est ni social ni politique (même Love Talk qui pourtant montre la communauté coréenne de Los Angeles) mais au contraire introspectif et voire même égoïste. Et si d’aventure il effleure quelques tabous, il ne le fait pas dans l’optique de déranger ou de se faire remarquer, et j’ose espérer que personne n’y accordera plus d’importance que celle, minime, que leur accorde le naturel avec lequel ils sont mis en scène. Alors forcément on ne sait par quel bout le prendre, lui concédant quand même qu’il fait de jolis petits films et de beaux portraits de femmes.
Les producteurs, eux, ont tout de suite su comment le prendre. Pour Ad-Lib Night, (télé)film produit au lance-pierre par la chaîne KBS, on ne lui a alloué qu’un budget ridicule, dix malheureux jours de tournage, et débrouille-toi mon p’tit gars. Le tout pour le diffuser à la téloche comme un vulgaire téléfilm sentimental de fin d’année (balafré d’un logo animé avec le Père Noël qui vole sur son traineau) à peine accompagné d’une sortie salle extrêmement confidentielle (trois salles seulement d’après mes sources, plus quelques sélections en festival).
[edit : pour plus de précisions à ce sujet, voir les commentaires]

Quand au film, faisant fi du peu d’estime qu’on lui porte, il est tout simplement magnifique.

Adapté d’une nouvelle de l’écrivain japonais Azuko Taira, Ad-Lib Night c’est l’histoire d’une fille, Bo-Gyoong, même si on ne connaîtra son nom que bien plus tard. Alors qu’elle attend quelqu’un dans un parc, elle se fait interpeller par deux hommes qui la prennent pour une autre, Myeong-Eun, qu’ils étaient venus chercher à Séoul. Malgré le malentendu dissipé, ils la convainquent d’annuler son rendez-vous et de venir avec eux pour jouer le rôle de Myeong-Eun auprès de son père mourant.
Pourtant, le film ne jouera jamais sur le terrain attendu du quiproquo, puisque tout le monde – mis à part le père (ce dont il est même permis de douter) et une vieille dame sénile – est au courant de la supercherie. Le film devient alors un voyage (la structure du film en forme d’aller-retour appuie cette vision) dans la personnalité de Bo-Gyoong, une introspection à travers laquelle se distingue en négatif celle de Myeong-Eun, pourtant absente. C’est bien là la force du cinéma de Lee Yoon-Ki, ne pas se laisser guider par la trivialité pour développer une vision intime, naturelle et personnelle de son sujet, libérée des clichés qui alourdissent si souvent le cinéma – d’autant plus lorsque comme lui on évolue dans le registre du drame.

Alors certes, le film manque de temps comme d’argent, et le résultat s’en ressent. Et malgré son tout son talent on sent parfois que Lee Yoon-Ki s’est résolu à tourner certains plans dans l’urgence et à n’en pas douter le film aurait été différent si on lui avait donné le temps. Pour autant, la diversité des axes et points de vue n’est pas à remettre en question, même s’il est vrai que (au moins en partie pour des raisons de facilité et de rapidité) les plans longs sont nombreux – mais le réalisateur étant très à l’aise dans cet exercice il n’y a pas à le regretter. L’ensemble est malgré tout hétérogène dans sa qualité, en particulier les scènes au rez-de-chaussée de la maison (comprendrons ceux qui ont vu le film) qui manquent parfois de relief (cela dit, ces scènes passent mieux à la seconde vision). Dommage. Car de nombreuses autres – le premier dialogue, la discussion dans la chambre,… – brillent par leur grande beauté et leur efficacité imparable, en toute sobriété.
Mais un tel film – de par sa sobriété justement – s’accommode fort bien de la pauvreté.

Comme This charming Girl (et dans une moindre mesure Love Talk), Ad-Lib Night n’a besoin que d’une caméra, d’une excellente actrice et de leur alchimie pour exister. Han Hyo-Ju, jeune starlette déjà vue dans les séries Non Stop 5 et Spring Waltz ainsi que dans le long métrage My Boss, my Student, est dans ce film transfigurée loin de sa figure de pimbêche télévisuelle, comme cela est souvent le cas lorsqu’ enfin un réalisateur adopte un vrai regard sur ses acteurs au lieu de se voir imposer leur image made in Photoshop lisse et flatteuse fabriquée par les talk-shows et les magazines. Comme Kim Ji-Su dans This charming Girl (elle aussi vient de la télé), Han Hyo-Ju casse son image formatée. Il n’est pas question pour autant de s’enlaidir, pas de faux nez ni de prothèses ridicules (quelle idée aussi qu’une actrice doit être moche pour être bonne), mais seulement de la montrer la plus brute possible, débarrassée des artifices. Alors elle parle peu et ne s’exhibe pas, toute en retenue, prêtant sa figure ahurie et ses grands yeux aux non-dits d’un film qui s’emploie à faire exister l’absence et à révéler l’invisible.

L’invisible justement, l’indicible plus précisément, semble le leitmotiv du cinéma de Lee Yoon-Ki et le moteur de sa mise en scène – qui, si elle ne se contente pas de l’évidence, ne tombe cependant pas dans le travers inverse de l’artificialité et privilégie la sobriété en même temps qu’un montage franc et abrupt. Ainsi les personnages sont souvent filmés de dos, ou sont placés dans des zones de flou ou d’ombre ; alors que le personnage parlant se situe souvent hors champ, laissant l’expression à celui qui se tait (à ce titre la première scène, une des plus réussies du film, est exemplaire). Et malgré son manque de moyens et son caractère très bavard, Ad-Lib Night n’est pas un film plat. Aussi, malgré la présence de nombreux gros plans (j’avoue, même si c’est mal, que j’aime les gros plans) la mise en scène n’est pas pour autant figée, la caméra (souvent à l’épaule) y étant très mobile et les plans construits avec intelligence. Au sein de ces plans souvent longs et où comme je l’ai déjà dit Lee Yoon-Ki excelle, le réalisateur opère un montage interne (une idée de feignasse de croire qu’un plan séquence se dispense de « montage »), alors que le cadre se resserre autour d’une nuque ou d’un détail insignifiant, accompagnant le regard dans ses égarements. Je l’ai déjà dit cinq mille fois, mais cadrer c’est choisir, ce que l’on montre mais surtout ce que l’on ne montre pas : cadrer, c’est décadrer. Rien de plus naturel pour un film dont le sujet n’est jamais montré.
Car ceux qui ont vu ses premiers films le savent, chez Lee Yoon-Ki les sentiments, la douleur, le sens,… et pour finir le « vrai » film, se dessinent en creux ; l’explicite est définitivement banni. Et ce n’est jamais aussi vrai que dans Ad-Lib Night, son plus beau film (pour l’instant), le plus épuré, le plus pur, le plus poignant, le plus douloureux, le plus authentique, le plus triste, et finalement le plus vivant. Et au delà du vide, Ad-Lib Night c’est l’histoire d’une fille, Myeong-Eun, même si on ne verra jamais son visage.

§ 6 commentaires sur “Ad-lib Night (Lee Yoon-Ki, 2006)”

  • Gilles says:

    Faudra quand meme attendre qu’ad lib night sorte en salle en France. J’aime beaucoup la qualité de cet article ; c’est très profond et ca encadre bien plus que le film.

    pourquoi cherches-tu à faire deux critiques différente avec cinemasie alors que tu aurais pu faire un copié/collé ? Je pense pas que quelqu’un te le reprocherait.

    Je voulait juste donner un précision : en fait ad lib night n’a pas été produit par KBS, mais par KBS SKY, qui est une filiale qui à la base ne faisait qu’acheter des droits de films pour les diffuser sur son canal (c’est une chaine satellite exclusivement) Ad lib night est en fait leur première production, et Lee Yoon-Ki a accepté de faire ce film, avec les restrictions qui s’imposaient, à condition qu’il film passe d’abord au cinema (et depuis Han Hyo Ju a gagné un prix a la semaine de la critique en octobre, et le film a remporté le prix de la critique a deauville).

  • Epikt says:

    En fait l’avis que j’ai écris sur Cinémasie est plus vieux – écrit à la vision du film non sous-titré (une copie du passage télé), et à peine précisé à ma première vision du DVD -, je l’ai pour ainsi dire boosté après l’avoir revu pour écrire celui-ci. Il m’est parfois arrivé de copier coller un article de ce blog (ou d’ailleurs) sur cinémasie, mais j’essaye de m’adapter à ce que j’attends des deux supports. Sur ce blog, je peux davantage développer. Sur cinémasie au contraire (je me base sur ma manière de visiter le site), je préfère écrire des avis courts et synthétiques (en developpant plus les films peu commentés), mieux adaptés à mon sens à la multitude d’avis présentés.

    Merci pour les précisions.
    D’ailleurs si t’as des infos sur une éventuelle sortie française, je suis preneur. Ainsi que sur le nombre de sorties en salles en Corée, car mes sources n’ont rien d’officielles (je discutais de ce film avec un ami coréen, qui m’a dit “ah tiens y a trois salles qui le programment” – je ne me souviens plus s’il parlait de Séoul uniquement ou de la Corée entière).
    Sinon, j’ai vu le palmarès de Deauville, et voué, je suis content.

  • Gilles says:

    J’ai eu l’occas’ d’interviewer Lee Yoon Ki (mais chut c’est une exclu garde le pour toi :p ) mais il n’as pas parlé de distribution en France. C’est bien dommage, mais bon le festival de Deauville était la semaine dernière, donc si un editeur était là, il se peut qu’il fasse une annonce plus tard. Je ne pense pas que le film sortira en salles, mais directement en DVD, ca me semble envisageable. A la limite faudrait aller souler Dionnet ou MK2 pour qu’ils y pensent :D

    Pour ce qui est des salles, comme le film n’est plus à l’affiche c’est un peu dur pour avoir le nombre de copies. Par contre, sur naver, je suis tombé sur des infos qui pourraient etre interessantes : apparemment il a commencé à etre projeté dans 2 salles au Sponje House de Seoul la premiere semaine de décembre, puis à Daegu dans une salle à partir du 11 et à Kwanju et Busan dans 1 salle à partir du 14.

    Si t’as des amis qui peuvent lire le coréen, les infos sont là : http://cafe.naver.com/adlibnight.cafe

  • myamata says:

    Il serait effectivement sortie dans 4 salles (pour toute la Corée)
    mes sources : http://www.koreanfilm.org/films2006.html

    Par contre, j’avouerais ne pas être fan de ce genre de critique (même si le fond du sujet est réfléchi).
    Un côté élitiste (à la française) avec un abus de références qui ne font que noyer le message au lieu de l’appuyer.

    (cela reste mon modeste perception qui peut être partagée ou non et je ne renie pas le travail qu’il y a derrière ces articles)

  • Epikt says:

    Merci beaucoup pour le lien.

    Après l’élitisme, j’assume et je revendique :D
    “à la française”, j’en sais rien, d’une façon globale peut-être. Mais au sujet du cinéma coréen (un cinéma qui me déçoit trop souvent), je trouve au contraire la critique française beaucoup trop enthousiaste et prompt à s’enflammer pour le premier film venu et à célébrer le dynamisme de la production sud-coréenne. L’enthousiasme de la nouveauté surement.
    Pour les références, elles sont venues comme ça, cela me semble naturel de citer les cinéastes mis en avant traditionnellement (et leurs films, car le lecteur français lambda a bien du mal avec les noms coréens) lorsque j’affirme que non, c’est Lee Yoon-Ki the best one. Ensuite je cite un peu les filmos des actrices, rien de scandaleux à mon sens. A part ça, les deux dernières parties (celles où je parle vraiment du film et plus du réalistateur) sont plutot vierges de blabla et vont droit au but, non ?
    Le but était aussi de souligner le contraste entre le cinéma coréen qui m’agace et celui qui me plait.
    Cela dit, je ne suis pas là pour te convaincre. ;)

  • Gilles says:

    J’avais aussi pris cette critique comme s’inscrivant dans une critique globale du cinema coréen, pas juste une critique du film. Meme si je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce que tu as dis, je trouve que c’est bien réfléchi et expliqué. Quand on est assez doué pour faire une longue critique structurée et claire, il ne faut pas se priver sous prétexte que c’est “élitiste”. Après ça, évidemment, beaucoup de gens ne lisent pas les longues critiques, mais il faut savoir ce qu’on veut ^_^

    En ce qui concerne l’interview, elle est en ligne : http://www.cinemasie.com/fr/fiche/dossier/291/

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