À toute épreuve (John Woo, 1992)

Vingt fois sur le métier, remets ton ouvrage petit scarabée…
Bref, je termine mon petit blabla sur Le Syndicat du crime 2, il reste deux trois bazars à corriger mais rien de significatif, et ce qu’il ressort du texte c’est : 1/ le film est moisi et 2/ à vrai dire je n’ai jamais trouvé chez John Woo un film qui me botte, au mieux c’est moyen. Et comme pour me récompenser de mon dur labeur, j’insère dans mon lecteur dividi la galette de À toute épreuve, et patatra ! A ma grande stupéfaction, moi qui – je ne prétendais pas tout connaître, mais au moins en avoir vu assez, avoir bien identifié les constantes du cinéma de Woo qui sont justement ce qui m’agace, pour ne plus avoir de surprise – moi donc qui n’attendais plus grand-chose de la part de John Woo (période action HK en tout cas) et bien j’ai trouvé ce film très bien. Pas un grand film (ce dont on a le droit de se foutre), pas un film touchant (plus regrettable, mais pourquoi n’espérer qu’une unique émotion du cinéma), mais incontestablement un bon film.
Donc, deuxième article, vlan.

On peinera à dégoter une once d’originalité ou un intérêt particulier dans le scénario. C’est un ensemble à base de flic, de flic infiltré, de trafiquant d’armes, tout ce qu’il y a de classique. Avec un certain nombre éléments qui me semblent récurrents chez Woo, comme le vieux mafieux repenti ou le héros dont le meilleur pote est tué par les méchants – rien de follement original là non plus. Le truc chouette c’est que les méchants – à l’exception de l’homme de main du chef, grosse brutasse mais pas dépourvu de sens de l’honneur – sont vraiment des salauds, mais quand je dis des salauds c’est qu’ils n’hésitent pas à tuer tout ce qui bouge pour se faire une place, tirer dans le tas pour libérer le passage quand ils sont en fuite, prendre des handicapés et des nourrissons en otage, voyez le genre (même si ça aurait pu être pire : si j’en crois la présentation du DVD, dans le scénar original les bébés devaient y passer ; mort au producteur !). En plus le bad guy en chef c’est Anthony Wong, sûrement la plus belle tête d’enfoiré du cinéma local. Mettez en face deux flics hyper balèzes mais qui vont devoir apprendre à se connaître (deux trois scènes ont un coté buddy movie qui fonctionne pas mal), voici grosso modo la soupe.
Ne cherchez pas autre chose dans ce scènar autre chose qu’un prétexte à scènes d’action. Pour mon plus grand plaisir d’ailleurs, puisque non seulement ces scènes sont bien (moins iconiques et poseuses que la Woo-touch habituelle, mais mieux maîtrisées et plus sèches ; on aura l’occasion de revenir dessus), nombreuses et longues (la dernière dure largement une demi heure), mais en plus elles s’enchaînent bien et de manière cohérente. Car si j’ai dit que le scénar était prétexte, c’est surtout parce qu’on se contrefout des micro-indications sur la psychologie des personnages et autres choses respectables du même genre, peut-être aussi parce qu’il ne faut pas trop aller titiller sa cohérence. Mais jamais la progression du film semble artificielle, pas de deus ex machina boiteux utilisé pour combler un trou et/ou redonner de l’élan au film, pas (ou presque) de twist à la mords moi le nœud. Le script est convenu, certes, mais il est carré et efficace.

Puisque j’évoque le traitement des personnages (peu étoffés, on l’aura compris), j’apprécie énormément que John Woo abandonne sa manière mélodramatique d’aborder leurs relations et réactions. C’est le cas des scènes d’action mais vaut pour le reste aussi, À toute épreuve est beaucoup plus sobre que tout ce que j’ai pu voir chez Woo (j’aurai du mal à faire entendre à des fans des frères Dardenne qu’un film avec une explosion toute les deux secondes peut être « sobre », mais je crois qu’on s’est compris). Peu de ralentis sur des visages en pleurs, et si je dis pas de connerie aucun avec de la musique niaiseuse par-dessus – faisons vite : pas d’attentat à la sensiblerie comme Woo y est accoutumé. Bon, on trouve toujours des détails mélo, comme les cocottes en papier que fait Tony Leung à chaque fois qu’il tue quelqu’un. Y a bien entendu la scène où il faut sauver les bébés (grand moment que Chow Yun-Fat faisant faire risette), mais finalement rien de grave.
J’ai évoqué la musique, c’est un élément que j’ai toujours détesté chez John Woo. Non seulement elles étaient souvent mauvaises en elles-mêmes, mais elles étaient surtout utilisées comme pied de biche mélodramatique, afin de forcer l’émotion. Ce qui pour tout esthète qui se respecte est détestable, n’est-ce pas. La bande son de À toute épreuve est jazzy, ce qui est déjà un bon point, et c’est il me semble la première fois que John Woo l’utilise non pas comme élément signifiant (par ailleurs redondant) mais comme instrument du rythme. Ça marche dans les scènes de fight comme pour les autres, où la musique impose la pulsion de l’action à venir.

Scènes d’action donc. Il y en a. Beaucoup. La moitié du film au bas mot, j’en connais qui feraient bien d’en prendre de la graine.
Et comme je l’écrivais tout à l’heure elles me convainquent plus que toutes celles que j’ai vu de la part de John Woo. [Digression : en me renseignant un peu sur le film, je lis que c’est le dernier film de Woo avant sa carrière hollywoodienne, le film qui lui servirait de carte de visite. Et là je me dis, est-ce justement leur influence américaine qui me rend ces gunfights plus plaisants ? Faut croire que je suis vraiment un profane...] Sur deux points principalement.
Tout d’abord, leur temporalité, l’enchaînement des actions, est mieux gérée. On n’a plus trop affaire à des « fusillades-scénettes » juxtaposées dont les liens peinent à se faire, l’une fait suite à l’autre dans le bon ordre. Bon, c’est vrai que c’est parfois le foutrac, la (première) fusillade dans l’entrepôt notamment qui ne montre pas vraiment de progression, mais dans l’ensemble je trouve ça chouette. En parlant de temporalité, John Woo se calme (un peu) sur les ralentis. Et/ou les utilisent avec plus de discernement (Philip Kwok qui fait une glissade à moto en balayant tout le monde au pistolet mitrailleur : voilà un ralenti bien senti !). Toujours sur la gestion du temps, il a aussi tendance à éclater temporellement certaines actions en les montrant sous différents angles simultanés (ce que Rob Cohen, réalisateur de xXx, en parlant de ses propres film bien sur, a un jour qualifié de « mise en scène cubiste » – un gros LOL à monsieur Cohen). C’est plus ou moins heureux. Davantage moins que plus j’ai l’impression, comme dans cette scène où la moto est vue en l’air avant même d’avoir atteint la rampe qui doit la faire décoller.
Ensuite, la gestion de l’espace, qui souvenez-vous est un reproche que j’avais fait au Syndicat du crime 2. Disons que le père John Woo – qui n’est pas un maître de l’éclatement spatial comme peut l’être son confrère Tsui Hark – a un peu de mal à situer ses actions et ses protagonistes par rapport aux autres. Une scène est rigolote, quand on a cette idée en tête : Tony Leung et Philip Kwok se frittent dans les couloirs de l’hôpital, font irruption dans une salle et se mettent en joue. Champ, contrechamp. En l’état, et c’est caractéristique d’une mise en scène qui ne cadre que les individus se tirant mutuellement dessus, impossible de dire quoi que ce soit de leur environnement ou de leur position (mis à part que, vraisemblablement, ils se font face). Là le cadre s’aère en un plan de demi ensemble, et on réalise qu’entre les deux se trouvent un groupe d’estropiés en béquilles ! Joli plan.

Mais c’est pas grâce à ce genre de parodie involontaire que Woo s’en sort. Ni parce que par l’opération du saint esprit il serait devenu un storyborder/monteur exemplaire. Nop, c’est simplement en faisant des longs plans (je pense surtout à la fusillade de l’hôpital). Dans ce genre de mise en scène « Long plan » ça peut n’être que quelques secondes, mais il suffit d’un panoramique, d’un travelling, ou d’un zigouigoui à la steadycam pour que d’emblée on appréhende mieux la scène, en particulier quand la caméra passe d’un personnage à l’autre.
Arrivé à ce point si j’en parle pas on va me le reprocher, un petit mot d’un plan en particulier, qui doit bien durer trois minutes et colle Tony Leung et Chow Yun-Fat aux basques dans leur tuerie. On les suit à travers les couloirs, puis dans un ascenseur, puis ils sortent de l’ascenseur et continuent leur carnage, les bad guys jaillissent au moindre coin, se font exploser au fusil à pompe, passent à travers des vitres,… une vraie performance technique, pas si gratuite que ça du point de vue purement scénaristique (elle encadre la bavure de Tony Leung qui tue un flic par erreur : pas stupide de montrer cette scène dans sa longueur) et surtout en voilà un plan par lequel le spectateur appréhende l’espace !

Alors que je croyais la cause perdue, voilà que À toute épreuve me réconcilie avec John Woo. Peut-être parce qu’il est moins woo-esque que les autres, allez savoir. C’est trop thuné pour être strictement de la série B, mais ça en a le goût, la radicalité, et la modestie – au sens où John Woo abandonne le fantasme de mettre tous les tourments de l’âme humaine dans son film et se contente de ne faire qu’un actionner. Un actionner violent et sec (comme on n’en fait malheureusement plus), sans bout de gras, hyper généreux avec la pyrotechnie et proposant quelques scènes d’anthologie. Que demande le peuple ?

§ 9 commentaires sur “À toute épreuve (John Woo, 1992)”

  • Martin says:

    Celui là m’a tjs laissé froid, j’ai tenté le coup plusieurs fois, mais que dalle .. aucune réaction, la panne sèche. Je prefère largement le bullet-ballet plus “glucose&nostalgie” typique des fin 80s. A ce titre, je conseillerai My heart is that eternal rose (plus romance-mélo que polar en fait, avec un bel apport de Mr Doyle à la photo)

  • Caixão says:

    Oh bé voilà, après ton article sur ‘le syndicat du crime’ j’allais te dire “matte ‘Hard boiled’ c’est le meilleur Woo” bé voilà qui est fait donc! Ton texte fait plutôt plaisir à lire et je suis d’ac avec pleins de trucs (sauf dire que John Woo maitrise pas l’espace, alors que je trouve ses scènes d’actions justement réussies sur ce point en particulier).

    Sinon à l’inverse de toi, je perçois ce dernier film HK plus comme un “feu d’artifice final” que comme un passeport, où Woo profite de tout ce qu’il a apprit et fait durant sa carrière à Hong Kong pour balancer un formidable chant du cygne avant de se noyer dans les méandres mercantiles du cinémaméricain (mon dieu ‘Broken Arrow’ comme c’est pourri !). Cette optique est très Woo-ienne en tout cas, comme si ‘A toute épreuve’ était la scène d’action finale et over the top de sa filmo HK.

    Sinon moins de ralentis sans doute, mais également une esthétisation de la violence poussée à son maximum (ce qui allait toujours croissant dans la filmo de woo semble-t-il) avec des vraies scènes de carnages sanglantes qui ont pourtant une classe folle (rhaaa le massacre dans le salon de thé du début comment ça claque!)

    Bref ce doit être le film que Michael Haneke déteste le plus au monde, c’est dire si c’est bien!

  • Martin says:

    On m’a dit que la version “workprint” de Hard Target était bien mieux niveau action, et apparement conforme à ce que Woo voulait vraiment faire (mais pas le courage de me tapper vandamme ..)

    qlq extraits ici (je sais pas si les ralentis sont d’origine .. ça se traine un peu quand même)
    http://www.youtube.com/watch?v=ur0xh9at-oI

  • Epikt says:

    Caixão > feux d’artifice ou passeport, je n’affirme rien c’était juste une hypothèse, et c’est pas incompatible.
    (pas certain que les réal hongkongais allaient à Hollywood à reculons ; certes un peu poussés par la rétrocession de HK à la Chine et craignant pour le cinéma HK…)

    Sur la gestion de l’espace, on en discute à la suite de la critique du Syndicat du crime 2 (si j’ai le temps j’y réponds ce soir et essayerai d’être convaincant)

  • hdef says:

    Mon film d’action préféré ! John Woo a fait mieux (The Kiler, Le Syndicat du Crime I et II) mais HARD BOILED reste un de ses grands crus ! Et en quoi ce film est-il “moisi” ??? Qu’est-ce que ça veut dire ça ???
    Quant à Woo en général, je ne sais pas ce que tu as vu, mais tu es la première personne à ne pas aimer le cinéaste ! Son électrochoc absolu est “Une Balle dans la Tête” (1990) que je te recommande…
    Tout le monde aime ce film !

  • Epikt says:

    Le film moisi c’est Le syndicat du crime 2 (cf l’article qui lui est consacré).
    Et, non, je ne suis pas le seul à ne pas aimer
    Une balle dans la tête fut le premier Woo HK que j’ai vu, et ma déception ne fut pas pour rien dans le fait d’avoir mis si longtemps à voir les autres.

  • hdef says:

    exuse moi, mais sans vouloir être timoré, je ne connais pas bcp de monde qui déteste LE SYNDICAT DU CRIME II, et je suis curieux de connaître des arguments…

  • Epikt says:

    Suis le lien dans mon commentaire précédent pour lire l’article. Dans les commentaires il y a aussi un lien vers une page sur HKmania où la discussion a été poursuivit (attention c’est foutrac).

    Mais grosso modo je lui reproche l’abandon des enjeux du premier film pour du gros mélodrame en roue libre qui tâche qui ne mène aucune piste à son terme, et une scène d’action bien fun mais souvent mise en scène en dépit du bon sens (ce qui ne me dérange pas particulièrement, mais je suis sceptique lorsqu’on me dit que c’est une leçon de cinoche).

  • hdef says:

    le problème vient du fait que la mise en scène de HK est complètement différente, également dans ses codes, du style USA ! Je trouve perso que tu oublies de mentionner une très belle histoire d’amitié entre Chow Yun Fat et Dean Shek…

    Et je te met au défi de me trouver une meilleure scène de fusillade que celle de la conclusion !!

À propos de ce texte