À louer (Jaume Balagueró, 2007)

D’un coté, il y a des gens pour regretter que le cinoche ça devienne comme la télé [1]. De l’autre, je me dis que le meilleur du cinoche, ébé c’est à la télé qu’on va finir par le trouver. J’ai déjà pu m’en rendre compte au cours de mon parcours coréen de début d’année, avec Coma puis avec Ad-Lib Night. De l’autre coté du Pacifique, on a eu droit à l’excellente série Masters of Horror [2]. Les Películas para no dormir (films pour ne pas dormir ? j’avoue mon ignorance crasse de l’espagnol) en sont en quelque sorte l’équivalent espagnol : une série de télé-films horrifiques par les maîtres du genre. Dans le genre tentant quoi. Enfin, surtout Balagueró. Balagueró, pour ceux qui ne suivent pas, est le réalisateur de La Secte sans nom, Darkness, et surtout de Fragile. Un film par ailleurs sorti directement en DVD, une preuve supplémentaire que le cinéma déserte de plus en plus le grand écran.

En laissant de coté le traditionnel flashforward (très efficace soit dit en passant, avec un vertigineux travelling arrière) qui nous rappelle qu’on est bien dans un film d’horreur, cela commence comme un vulgaire télé-film de milieu d’après midi sur France 3. Elle, jolie comme un coeur bien que visiblement irritable, lui, beau gosse latino d’apparence attentionnée, eux, amoureux qui attendent un heureux événement et qui cherchent un appartement. Justement, une annonce alléchante a été laissé dans leur boite aux lettres. Sur le chemin, elle s’endort.

Elle se réveille en sursaut. Le cadre se resserre brusquement sur sa prunelle apeurée, la luminosité en prend pour son grade et le piège s’est déjà refermé. Sur nos deux tourtereaux pas encore, il leur faudra encore quelques minutes avant de mettre la main dans l’engrenage, mais sur le spectateur happé par un film qui se révèle brutalement. Allons-y franchement, sur les 68 minutes de À louer, une quarantaine tient du chef d’oeuvre. La mise en place de Balagueró est implacable et le film va crescendo. Cela dit, on est habitué, le gars sait s’y prendre (remember Fragile), il se permet même de titiller le spectateur au cours d’un double flashback qui pourrait sonner comme la volonté de la part du réalisateur de sortir de sa logique linéaire de slasher. Frustrant peut-être, mais Balagueró fait dans le classique (reste à savoir comment il va y évoluer) et dans l’efficacité à l’épreuve des balles. C’est glauque, c’est tordu et incroyablement pervers. Signalons au passage une très belle photo (comme souvent chez ce réalisateur) signée Pablo Rosso (qui a bossé entre autres sur le plutôt recommandable Saint Ange de Pascal Laugier) qui creuse les noirs et marque les visages.

Balagueró sait aussi s’y prendre en matière de final qui tue (remember La Secte sans nom), mais pour À louer il se prend un peu les pieds dans le tapis. Surprenant d’ailleurs que cette baisse de qualité se fasse sentir à la suite d’un gros cliché de film d’horreur qu’on ne devrait pas laisser passer – même quand on donne dans le classique : après avoir sérieusement esquinté notre psychopathe de service les deux jeunes gens s’enfuient la laissant pour morte sans prendre la peine de s’en assurer. Alors tu m’étonnes qu’elle revienne à la charge. Mais tout cela relève finalement de l’anecdote, si le moindre poncif de film de genre avait été en mesure de couler ce film cela aurait fait belle lurette que j’aurais crié au navet.
La faiblesse du final de À louer vient d’où je ne l’attendais pas, la mise en scène. Avec des plans peut-être plus longs qu’à l’accoutumée (quoi que… de ses premiers film j’avais un souvenir de films très découpés, mais après un petit revisionnage rapide, finalement non – je ne sais pas d’où me venait cette impression) À louer aurait pu être très posé, mais c’est sans compter une caméra extrêmement mobile. Cela fonctionne très bien sur la première moitié, mais il faut croire que pour la suite Balagueró ait engagé un vibromasseur (non-crédité) comme second assistant réalisateur. L’image bouge donc dans tous les sens, avec une ostentation qui rappelle cruellement son artificialité. Le syndrome de l’angoisse hitchcockienne : ne plus faire peur par des mécanismes de mise en scène quasi inconscients, mais affirmer qu’il est le moment d’avoir peur par des artifices qui sautent aux yeux du spectateur. Voilà la limite de À louer, qui sabote un final pourtant bien vénère.
Pourtant, le « sauvetage » de Maggie dans Fragile (entre autres) est là pour rappeler que Balagueró sait filmer des scènes qui prennent aux tripes sans pour autant jouer des maracas. Donc on attend la suite. En passant, la suite ça s’appelle [REC] et ça devrait pas tarder.

[1] lu ça dans le bouquin Cinéma : autopsie d’un meurtre de Pascal Mérigeau.
[2] pour ce que j’en ai vu en tout cas. Citons au passage le très chouette Incident on and off a Mountain Road de Don Coscarelli à coté duquel il serait criminel de passer et Imprint de Takashi Miike, bien pervers comme il faut.

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