8 femmes (François Ozon, 2001)

« Encore du Ozon ? », s’offusquera le lecteur déjà stupéfait de voir qu’on a parlé de Ricky en ces pages, et qui en plus pourra légitimement se demander qu’est-ce que peut bien y faire un texte (écrit à l’arrache en plus, comme tout ce que j’écris sur Ozon) sur ce film ni forcément d’actu ni forcément intéressant – mais je sais qu’il m’attirera plus de lecteurs qu’un obscur chef-d’oeuvre japonais (et sans doute aussi plus de mails soutenant que je comprends rien à rien) et j’ai également comme l’impression que ce 8 femmes découvert récemment a tout pour devenir un de mes plaisirs coupables.
Et tant qu’on est dans le déballage, autre plaisir coupable, si j’ai vu ce film c’est uniquement parce qu’y joue Virginie Ledoyen. Ma légendaire faiblesse pour les actrices me perdra, c’est bien connu, d’autant plus que Virginie Ledoyen n’est rien de moins que l’archétype de la femme devant laquelle je perds tous mes moyens (donc, chère lectrice, si tu es secrètement amoureuse de moi et que tu ressembles à Virginie Ledoyen, tu as toutes tes chances)(Virginie, si tu me lis, laisse-moi le temps de me remettre de mes émotions et je t’invite à un déjeuner super romantique devant un bol d’udon). Mais trêve de conneries. Elle est plutôt bonne actrice en plus, même si elle a une diction parfois bizarre et n’est donc pas la plus douée pour les dialogues. Par contre, et non ce n’est pas contradictoire, elle a une voix absolument magnifique. Je vais vous dire quoi, un de mes plus grands fantasmes de wannabe-cinéaste, c’est un film avec Virginie Ledoyen faisant la voix-off – ce qui ma foi serait une façon splendide de mettre en scène la plus belle actrice du cinéma français.

8 femmes donc. Un titre simple, qui décrit à la fois l’histoire et le procédé, puisque ces huit femmes seront les seuls personnages qu’on verra de tout le film (à l’exception d’un homme qu’on voit une seconde, de dos et à moitié hors cadre). Pas de figurants donc, et une volonté de donner à chacune une importance égale – ainsi qu’une égale potentielle culpabilité. Car nous avons affaire à une intrigue policière, un meurtre, huit suspectes toutes aussi soupçonnables les unes que les autres et qui mentent toutes autant qu’elles sont. Le tout, bien entendu, en huis clos, parce qu’il y a de la neige et que la voiture a été sabotée – aussi parce que c’est plus rigolo ainsi. Tout ça sent le théâtre de boulevard.
L’intrigue est donc classique, mais ma foi plutôt bien menée. Je vais lui casser du sucre sur le dos pendant le reste de l’article donc reconnaissons lui au moins ça, Ozon a bien écrit son scénar. C’est carré, efficace, ça soutient même l’attention (mais qui est la meurtrière ??? on veut savoir !), on a même droit à quelques personnages plutôt intéressants même s’ils ne se défont pas des archétypes du genre. La grande erreur de Ozon, c’est de penser qu’il pourrait s’en contenter (de ça et d’autres atouts du film) et se permettre de ne pas mettre en scène son film ! Beurk !
Euh… léger doute…
Le critique se rend donc sur Wikipédia pour vérifier quelque chose (en fait ça se passe pas tout à fait comme ça, mais pour la vraie version qui dit l’indicible vérité, y va falloir attendre le making-of classé X) et se rend compte qu’en fait le film est adapté d’une pièce de théâtre (Huit femmes, de Robert Thomas)(le réalisateur de Mon curé chez les nudistes et Mon curé chez les thaïlandaises ! Oh my God !) et que donc Ozon n’en a pas écrit tant que ça. Une pièce de théâtre, tiens donc, il ne s’en aurait douté… Et il commence à comprendre la motivation profonde de la non-mise en scène de Ozon : précurseur et avant-gardiste, cinéaste engagé surtout, concerné aussi, Ozon connaît le prix d’un siège dans un théâtre parisien et se dit qu’il doit en avoir du monde pour payer moins cher à aller voir du théâtre au cinéma. Huit (coïncidence ? ne doit-on pas voir là une nouvelle preuve de l’exigence formelle du film ?) ans avant la crise économique François Ozon s’occupe déjà du pouvoir d’achat des français, et là je dis respect, c’est grand et noble.

Promis, j’arrête le nawak.
Par contre, le film, lui, l’est, nawak (une phrase, huit mots, quatre virgules, je pousse la langue française dans ses retranchements). Les motivations y sont parfois étranges, on y range la grand-mère assommée (et ivre) dans le placard, la déco est rococo, et surtout on y chante et danse ! C’est peut-être alors (puisque l’histoire n’est pas de lui) la seule bonne idée de Ozon, ponctuer son film de scènes de comédie musicale. Chaque actrice reprend alors une chanson (un vieux tube ringard le plus souvent !) sensée représenter son état d’esprit, en voilà une idée qu’elle est sympathique. D’autant plus que, il faut le reconnaître, les huit femmes s’en sortent dans l’ensemble plutôt bien. Mention spéciale à Virginie Ledoyen qui, comme chacun sait, a une voix magnifique et à Emmanuelle Béart qui nous fait un joli show. Mais on se demande pourquoi (oui pourquoi ?) les chorégraphies sont aussi nazes ! Peut-être pour s’allier avec le kitch que dégage l’ensemble (j’y reviens), mais le nanar volontaire est un genre qui demande plus de radicalité pour être vraiment réussi : à défaut, c’est juste nul. Les chorégraphies sont donc à peine dignes d’un spectacle de fin d’année d’école primaire. Quand à la mise en scène, ça vaut pas mieux que le reste du film, à savoir que Ozon ne fait rien de ses plans, découpe au petit bonheur la chance (sa seule préoccupation semble de respecter l’équilibre du temps de présence à l’écran), ne se permet aucune excentricité, aucun petit jeu d’axe (comme au théâtre, encore une fois, les scènes ne sont vu que sous un seul angle), aucun mouvement de caméra audacieux,… c’est vexant. Alors que justement ces incongrus moments de comédie musicale ne demandaient pas mieux qu’un peu de folie !
Coïncidence encore, j’écris ce texte alors que je viens de voir Le Bal des actrices de Maïwenn Le Besco, autre film dédié aux actrices, autre film bizarrement ponctué de scènes de comédie musicale exprimant les désirs et personnalités intimes de leurs interprètes (je me demande d’ailleurs si la référence à 8 femmes n’est pas volontaire). Et ben dans ce film (au visuel très austère) la comédie musicale est l’occasion de jouer un peu sur la direction artistique, de sortir la grue de travelling et tout le tintouin. C’est pas Bizance, mais ça rend bien ! Pourquoi 8 femmes ne fait pas ce petit effort ? Cela donne vraiment l’impression de se retrouver devant un film de paresseux, amateur (un comble !), n’ayant pas les moyens de son excentricité.
Accessoirement, le film de Maïwenn met un bon coup de pied dans les couilles (sic), violent mais juste, au fantasme glamour de film d’actrices qu’incarne 8 femmes.

Bah oui, si Ozon est aussi feignasse avec sa caméra c’est peut-être aussi parce que devant il se coltine une bonne demi douzaine de stars et qu’il les laisse faire le boulot. Le petit malin.
Au menu donc – et on était en droit de l’attendre –, une bonne prestation de la part des huit actrices, même si je ne pourrai décidément jamais me faire à Catherine Deneuve et ses airs de grande dame. Il n’en est pas de même pour Emmanuelle Béart qui est véritablement excellente dans son rôle de « fausse bonne », acerbe, faussement froide et bêcheuse, et pour tout dire dégageant une énergie sexuelle hors du commun – et on se dit (mais à tord) que si Ozon n’avait affaire qu’à des actrices de la trempe de Béart et surtout autant en adéquation avec leur rôle il pourrait se permettre de faire son fainéant et de les laisser faire le travail. Isabelle Huppert est aussi très bien, bénéficiant il est vrai du meilleur rôle de toutes, une vieille fille rancunière et fleur bleue qu’elle habite parfaitement. Un glop donc pour Isabelle et Emmanuelle (un petit aussi pour Virginie, fan-service oblige, qui est très chou), mais un pas-glop intégral pour le père Ozon qui ne fait rien absolument rien pour les mettre en valeur et les sublimer.
Je suis pas forcément toujours d’accord avec Jean-Luc Godard (ahah ! comme si je débattais souvent avec lui), mais il y a une chose qu’il dit et à laquelle je souscris totalement c’est quand (une peu romantique sur les bords) il soutient que le cinéma doit révéler à l’oeil l’invisible et le « pas encore vu ». Il doit révéler, le cinéma est une révélation. Nous ne sommes donc pas en théâtre, ce que semble oublier François Ozon, il n’y a donc pas que les actrices sur la scène qui s’expriment et se démerdent, non, il y a surtout le regard du cinéaste qui les transforme – « du » ou « de la » cinéaste, c’est pas une bête considération hétérosexuelocentrée (ça se dit ?)… il suffit d’ailleurs de voir ce que (encore une fois) fait Maïwenn de ses actrices, c’est parfois splendide !
Doit-on vraiment réduire cela à cette histoire d’amour entre cinéaste et actrice ? Quoiqu’il en soit, Ozon n’aime pas ses actrices. La preuve, il ne porte aucun regard sur elles. Il ne les rend pas plus belles, intrigantes, sensibles, étranges, ou que sais-je encore… qu’elles ne le sont déjà ; il faillit à son devoir de cinéaste.

Que de hargne, de belles phrases et d’envolées lyriques et solennelles !
Il n’en reste pas moins que les décors et costumes font preuve d’un soin absolument kitchissime, et ça ici on aime ! Avant d’oublier, ce serait criminel, mentionnons l’écran titre qui ressemble à celui de, suivant l’humeur, un soap-opera télé des années 80 ou une production Marc Dorcel ! C’est génial ! Quand à la maison, elle est décorée avec un goût exquis digne d’une comtesse écossaise désargentée, tout jure avec tout, c’est un délice pour les yeux. Par contre, ce qui ne jure pas c’est la tenue de Suzon (Virginie Ledoyen), c’en est presque émouvant comme ses boucles d’oreilles sont assorties à son rouge à lèvre qui est assorti à sa robe (très classe) qui est assortie à ses chaussures, et comment tous ça est assorti à la crosse du petit pistolet qu’elle sort du sac d’une suspecte ! Bref, pour qui apprécient la mode grande bourgeoise provinciale et tout le mauvais goût qui va avec je vous assure que 8 femmes est, sur ce point là du moins, absolument savoureux ! Plaisir coupable quand tu nous tiens…
Il y avait donc vraiment de quoi en faire quelque chose : des actrices de standing, un scénar qui tient la route, des personnages avec des répliques bien écrites, des chansons, une direction artistique out of this world,… il ne manquait pour sublimer cela qu’une réalisation qui fasse mieux qu’un téléfilm France 3 Nord-Pas-de-Calais. Ça a un nom tout cela, oui oui ma petite dame : le gâchis.

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